A propos de ce blog

C'est durant ma petite enfance que j'ai découvert l’œuvre de Georges Brassens, grâce à mon père qui l’écoute souvent durant les longs trajets en voiture. Sur la route des vacances estivales, j'ai entendu pour la première fois Le Petit Cheval alors que je n'avais que 4 ans. C'était en août 1981. Au fil des années, j'ai découvert bien d'autres chansons. Dès l'adolescence, Georges Brassens était ancré dans mes racines musicales, au même titre que Jacques Brel, Léo Ferré, Barbara et les autres grands auteurs-compositeurs de la même génération. M’intéressant plus particulièrement à l’univers du poète sétois, je me suis alors mis à réunir ses albums originaux ainsi que divers ouvrages et autres documents, avant de démarrer une collection de disques vinyles à la fin des années 1990. Brassens en fait bien entendu partie. Cet engouement s’est accru au fil du temps et d’évènements tels que le Festival de Saint-Cyr-sur-Morin (31/03/2007) avec l’association Auprès de son Arbre. A l’occasion de la commémoration de l’année Brassens (2011), j’ai souhaité créer ce blog, afin de vous faire partager ma passion. Bonne visite... par les routes de printemps !

J'ai rendez-vous avec vous

"Chaque fois que je chante une chanson, je me fais la belle." Georges Brassens

samedi 3 octobre 2015

Jean-Pierre Chabrol raconte... Georges Brassens

Ses chansons ont aidé toute génération. Par sa faute, la France d'aujourd'hui se voit privée d'un nombre appréciable d'imbéciles. Et ce n'est pas fini. Brassens continue. (Jean-Pierre Chabrol, 1969)

1953. Le succès est venu à Georges Brassens et ne le quittera plus. Le poète sétois se produit dans 34 villes de France et de Belgique. A Paris, il est à l’affiche de divers établissements : Chez Patachou, Le Vieux Colombier, Chez Agnés Capri, La Villa d’Este, Les Trois Baudets, Bobino mais aussi La Mutualité (Gala du Monde libertaire). Durant cette année, la bande de copains se fait toujours plus nombreuse à l’impasse Florimont avec l’arrivée de Jean Bertola, Boby Lapointe, Pierre Louki et Jean-Pierre Chabrol. Ce dernier fait la connaissance de Brassens probablement durant la période printemps-été 1953. Dans son agenda "L'homme moderne" [Brassens G. - Journal et autres carnets inédits - p. 320], à la page concernant la semaine du 21 au 27/09, Georges note deux rendez-vous dont: "Dimanche 27: Jean-Pierre". Un rapprochement, effectué avec prudence par Jean-Paul Liégeois, pourrait, le cas échéant, être conforté par le témoignage du peintre et photographe antillais Gérald Bloncourt, sur son blog personnel: dans le courant de la première moitié de l'année 1953, Chabrol et lui se rendent à un dîner chez Catherine Sauvage, récemment engagée par Jacques Canetti et qui fait, elle aussi, la tournée des cabarets. Brassens, qu'elle a connu par ce biais, est invité lui aussi. On devine que les premières conversations culturelles entre les deux futurs complices ont certainement lieu durant cette soirée... à l'ambiance musicale (Georges a apporté sa guitare).

Jean-Pierre Chabrol est né le 11/06/1925 à Chamborigaud (30). Élevé au cœur des Cévennes, Il effectue ses études primaires et secondaires à Alès, à l'école du Quai Neuf (actuel quai des Prés Rasclaux) où ses parents enseignent. Très tôt passionné de poésie, Chabrol s’intéresse également au dessin, domaine dans lequel il s’initie aux côtés du peintre génolhacois André Chaptal. En 1942, il participe au Salon de l'Art Cévenol d’Alès avec plusieurs œuvres. L’année suivante, il entre en khâgne (classe préparatoire de lettres) à Paris, puis s’engage dans la Résistance au printemps 1944, lors de son retour dans les Cévennes. De cette période vont s’établir les grands thèmes de sa future œuvre: les camisards, les communards, le Front populaire ou encore la guerre d’Indochine, qui sera le cadre de son premier roman, La dernière cartouche (1953).


A la fin de la guerre, Jean-Pierre Chabrol ne peut reprendre ses études, très éprouvé par tout ce qu’il vient de vivre. Il milite au Parti Communiste et devient caricaturiste au quotidien L'Humanité dont il prend rapidement la tête de la rédaction. Ces activités lui permettent d’entrer en contact avec de nombreux artistes, écrivains et poètes. Parmi ces derniers, Louis Aragon qui l’encourage à publier La dernière cartouche après l’avoir entendu conter. Chabrol quitte néanmoins son poste - et le Parti Communiste - en 1956, suite à l’invasion de la Hongrie par les troupes soviétiques. Ici se lit entre autre son affection pour la liberté et la contestation, concepts qui ne seront pas sans jouer un rôle important dans les liens d’amitié qu’il va tisser avec Georges Brassens.

Ainsi que l’analyse Pierre Poma dans son article Brassens, Mac Orlan et Chabrol... Si on parlait d'anarchie ? pour l'association "Terroirs", l’anarchie s’inscrit au sein de rapprochements biographiques les concernant. Durant leur jeunesse, tous deux ont suivi des directions opposées à celles que souhaitaient leurs parents, en particulier sur le plan scolaire et professionnel : Chabrol n’est pas devenu enseignant comme son père, bien qu’ayant un très bon niveau d’instruction. Quant à Brassens, les études ne furent pas vraiment son violon d’Ingres. Il n’est pas devenu l'avocat, le médecin ou le fonctionnaire émérite que sa mère voyait en lui. Cependant, il s’est adonné par lui-même à la littérature, fréquentant assidûment la bibliothèque du XIVe arrondissement de Paris, tout en observant les petites gens des "bistrots" du quartier, le peuple que son ami cévenol décrit si bien dans son œuvre. Ils se sont tous deux exprimés dans la presse écrite (
L'Humanité pour l'un, Le Libertaire pour l'autre) et ont, dans leurs textes, une manière particulière d’appréhender l’homme dans la société : Pour Brassens, "le pluriel ne vaut rien à l’homme et sitôt qu’on est plus de quatre on est une bande de cons." Les affinités de Chabrol vont autant vers la force et la solidarité émanant du groupe que vers l'efficacité de l'acte individuel et la mise en avant de celui qui le commet, dans un contexte social ou de lutte. [Poma P. Brassens, Mac Orlan et Chabrol... Si on parlait d'anarchie ?, Association "Terroirs"]

J.-P. Chabrol, G. Brassens, M. Morelli et P. Mac Orlan (1967) © Musée départemental des Pays de Seine-et-Marne
 
Côté musique, il est à noter que Jean-Pierre Chabrol va rapidement faire partie du cercle fermé qui a toujours la primeur des chansons du sétois.

Georges Brassens : "Quand je livre mes chansons au public le soir de la première à Bobino, je les ai déjà soumises à un aréopage d’amis composé de gens comme René Fallet, Jean-Pierre Chabrol, Éric Battista, André Tillieu, auxquels je demande leur avis (une douzaine d’autres personnes les entendent aussi avant que je ne les chante). Leur avis a de l’importance : s’ils sont cinq ou six à me dire qu’une chanson ne va pas, ils ont raison et je l’enlève. Quand ils sont tous à me dire que je peux y aller, j’y vais. Je m’empresse d’ajouter qu’ils sont tout à fait francs : René Fallet, si une chanson ne lui plaît pas, le dit tout de suite. Je ne pense pas qu’ils apportent des critiques de complaisance. Mais si vraiment je trouve une chose qui me plaise à fond, sur laquelle je n’ai aucun doute, alors là je pense qu’il faut que j’aie tort tout seul. Il vaut mieux avoir tort tout seul que raison avec tout le monde." [Rochard L., 2000. - Brassens par Brassens - pp. 209-210]

Dans son récent opus Brassens intime (2011), Pierre Cordier se souvient de remarques faites à Brassens par son ami cévenol sur les textes de chansons telles Les sabots d'Hélène ou encore La première fille. Chabrol s'exprime à ce propos dans une lettre à l'inventeur du chimigramme et y relate une anecdote témoignant de ce que lui et son ami héraultais aiment se charrier:

Jean-Pierre Chabrol : "Chaque fois que je faisais à Georges une critique de ce genre, justifiée ou pas, dont il tenait compte ou pas, automatiquement, il pointait sont index sur mon nez dans un geste habituel (je vois encore frémir le bout de son doigt) et faisant cela, il disait: "Et voici le fils d'instituteur qui se repointe !" [Cordier P., 2011. - Brassens intime - p. 24]

L’exercice d’écriture poétique, la recherche de figures de style et de rimes, Brassens et Chabrol s’y adonnent ensemble durant de longues séances, dans la petite chambre de l’impasse Florimont. Ces moments, passés à chanter des airs de leurs jeunes années ou bien à réciter voire même analyser différents auteurs, sont parfois tintés de mélancolie sans cause précise. Mais la Seconde Guerre mondiale est sans doute passée par-là.

Jean-Pierre Chabrol : "Nous étions tous deux, chacun à sa façon, des survivants de la colossale tuerie, et nous avions les larmes aux yeux. Dans la cuisine au-dessous, les casseroles tintaient de plus en plus fort, la colère de Jeanne montait. Quand Georges était repris par ses rengaines méridionales, elle avait peur qu’il la quitte pour rentrer dans son Sète natal, définitivement. Les explosions de Calamity Jeanne étaient fracassantes, alors tous deux, nous nous serrions l’un contre l’autre pour fredonner tout bas notre Méditerranée comme une chanson interdite.

C’était bien avant
Les copains d’abord, avant la Supplique pour être enterré à la plage de Sète… Ces heures passionnées de l’impasse Florimont ! Nous deux suspendus dans la mansarde du 14e, cet arrondissement si terne que Georges, fondamentalement citadin, aimait beaucoup… Nous nous déclamions avec ferveur du Charles-Louis Philippe, du Verlaine, du Paul Fort, du Villon… Nous nous exaltions, nous nous préparions… Nous réhabilitions pour notre compte Châteaubriand, nous décortiquions Aragon qui nous démontrait enfin que le nombre des rimes est illimité, puisqu’il suffit de casser les mots en bout de ligne… Comme nous l’avons démonté, ce poème qui joue à rimer Crouy-sur-Ourq ! Brassens a beaucoup utilisé le procédé par la suite, mais nos exercices passionnés baignaient toujours dans la nostalgie de nos rivages. Fi du sonnet ! Nous choisissions les formes poétiques les plus oubliées, les plus alambiquées pour nous faire la main, épigramme, iambe, lai, ode, rondeau, villanelle, virelai… Las… nous avions beau ne nous attacher qu’à la technique, à la manière, au rythme, à la sonorité, il se glissait toujours dans nos rimailleries quelques sournois lambeaux de notre enfance." [Chabrol J.-P., 1987 - La Felouque des copains - Les Presses du Languedoc, Montpellier: 91 pp.]


Indéfectible complice des débuts, Jean-Pierre Chabrol soutient son ami sétois autant que possible. Par exemple, c’est lui qui se procure le scooter Lambretta que l’auteur de La mauvaise réputation achète pour aller d’un cabaret à l’autre dès que ses cachets le lui permettent. Dans son ouvrage Brassens, le mécréant de Dieu (2004), Jean-Claude Lamy en relate les essais sur le plateau Beaubourg. A Sète, c'est sur une Vespa qu'il se déplace. Son neveu, Serge Cazzani, évoque ses souvenirs:

Serge Cazzani: "J'étais gamin et, quelquefois, en vacances, il m'emmenait faire une balade près de Sète sur sa Vespa. C'était l'époque où il pesait plus de cent kilos; alors, dans les côtes, on avait le temps d'admirer le paysage ou de bavarder..." [Vassal J. - Brassens, le regard de "Gibraltar" - p. 142]

La fameuse Vespa va également emmener Georges et Jean-Pierre Chabrol à l’Auberge de la Jeunesse de Sète (ouverte durant l'hiver 1946-1947 par Robert Maillet et dont l'épouse, Armande, est professeur de lettres classiques), afin de rencontrer les élèves d’une classe de première du collège municipal Paul-Valéry. Situé sur les contreforts du mont Saint-Clair à l'emplacement de la villa Salis, l'établissement de Robert Maillet est accessible par la rue du général Revest, elle-même en forte pente. Ce qui empêche la Vespa de la gravir avec le poids de ses deux passagers. Chabrol est obligé de descendre et de terminer la montée de la côte à pied ! Nous sommes au début des années 1950. Brassens se produit dans sa ville natale pour la première fois le 23/08/1954. Dans sa lettre N° 333-30/09/15 publiée le 30/09/2015, Pierre Schuller (Auprès de son Arbre) narre les souvenirs d'Armande Maillet, relatifs à cette époque. 

Arrive le temps de l’apprentissage de la conduite automobile (Georges a acquis, d'occasion, une grosse Jeep de marque Willys-Overland), à propos duquel une anecdote nous est révélée par le journaliste et écrivain Pierre Berruer : "C’est Jean-Pierre Chabrol qui se charge des leçons de conduite, sous la surveillance de Fallet. Et les voilà partis en plein Paris, négligeant la circulation ambiante. Or, à ce moment-là, la "bande de cons" a la manie des couteaux à cran d’arrêt. Une manie parmi d’autres. Georges et Chabrol sont à l’avant, Fallet s’est installé à l’arrière avec René-Louis Lafforgue (qui s’accroche aux bonnes roues). Brusquement, à la suite d’une manœuvre délicate, un autre automobiliste a le culot de les engueuler. Aussi sec, quatre mains sortent par les portières. Et clac ! clac ! clac ! clac ! Quatre lames effilées… Le type court encore." [Berruer P. - La marguerite et le chrysanthème - p. 89]

Fréquemment, ils se suivent durant les tournées. Ainsi retrouve-t-on aujourd'hui des témoignages dans la littérature. Un des plus célèbres étant un cliché de Jacques Aubert les montrant en face-à-face amical dans les coulisses de Bobino où le sétois moustachu se produit du 14/10/1969 au 04/01/1970. [Rochard L., 2000. - Brassens par Brassens - p. 139]

Chez Brassens, le sens de l’amitié est sacré. Son nom et le sentiment sont, pour ainsi dire, devenus synonymes. Ce qu’exprime très justement André Tillieu dans son Brassens auprès de son Arbre (1983). Aussi, lorsque le cévenol se retrouve sans activité en 1956, Georges l’encourage à vivre de ses écrits qui commencent cette année même à rencontrer le succès : son second roman, Le bout-galeux (1955), a reçu le Prix Eugène Dabit du roman populiste. Ainsi motivé, Chabrol accepte de se laisser aller à poursuivre dans cette direction. Mais, pour écrire, il a besoin d’un environnement tranquille, propre à le stimuler, sans pour autant être trop éloigné de la vie artistique parisienne. Et c’est sur le hameau de Courcelles-la-Roue, à Saint-Cyr-sur-Morin (77), qu’il jette son dévolu et achète une maison avec l’aide de Georges. Il va y demeurer jusqu'en 1971.

Les deux amis vont se retrouver régulièrement en terre briarde, en compagnie aussi de Pierre Mac Orlan qui réside tout près et auquel Chabrol rend visite, monté sur un grand cheval de labour, un percheron à robe blanche. Il affectionne les déplacements équestres, par lesquels il vient même récupérer ses enfants à la sortie de l'école portant aujourd'hui le nom de l'auteur du Quai des brumes. A noter que celui-ci va soutenir, pour le prix Goncourt, le roman Les fous de Dieu, que Chabrol a publié en 1961. Mais l'ouvrage n'obtiendra pas la distinction. Une autre personnalité de Saint-Cyr avec qui le cévenol se lie, c'est Pierre Guibert. Ce dernier, fasciné à son adolescence par l’atelier et les techniques du sabotier du village, s’est passionné pour les outils des métiers anciens. Au point de se constituer une collection qu’il présente à l’auberge La Moderne. L’un d’eux, une gouge de sabotier (sorte de petit poinçon servant à creuser un dessin sur le sabot afin d’en soigner la finition), va inspirer à Chabrol un de ses premiers contes : L’outil bagué (Contes D’outre-temps, 1969). Brassens apprécie les talents de conteur de celui qu’il surnomme tour à tour "Grippe-pipes" puis "la Femme à barbe", le second sobriquet trouvant peut-être une explication soit par antiphrase, soit dans des traits de ressemblance physique de Chabrol avec la célèbre Clémentine Delait.
 
Clémentine Delait © Scherr (CC BY-SA 3.0)

Le 33T Jean-Pierre Chabrol raconte… (Barclay 80257 Standard), Prix Colette de l’Académie du disque français, constitue un témoignage de l’amitié qui unit les trois hommes de lettres. En effet, la pochette ouvrante, illustrée de dessins de Flip et de photos de Robert Doisneau, contient un encart avec des dédicaces de Georges Brassens, Pierre Mac Orlan mais aussi François Mauriac.

Merci Jean-Pierre. Tu nous as réappris le sens de ces mots magiques: "Il était une fois", qui pour nous autres ne voulaient plus dire grand chose.
Nous avions déjà un pied dans l'an deux mille et dans l'espace, et tu nous as ramenés dans notre enfance et sur notre terre: en nous contant notre petite histoire de tous les jours. En signe de gratitude, nous ne tirerons plus si fort sur ta barbichette. Georges Brassens
Jean-Pierre Chabrol, monté sur son cheval blanc, dont le visage est celui d'un ancien guerrier mélancolique, aperçoit, dans ce disque, le long cortège des cévenols à la conquête de la Champagne....
Hé ben, mon vieux Jean-Pierre... Pierre Mac Orlan

Le disque est tiré de l’enregistrement réalisé lors de la soirée donnée au Théâtre Municipal de Coulommiers le 13/01/1965 sous l’égide des Amis des Arts. L'auteur des Contes d'outre-temps y est seul en scène ou accompagné par le guitariste classique Sébastien Maroto.


Également scénariste, Jean-Pierre Chabrol officie dans le film Ma Jeannette et mes copains (1953) ainsi que la série télévisée Provinces (1968). En outre, il apparaît souvent au petit écran en compagnie de Georges Brassens, pour des débats, documentaires et émissions culturelles, à commencer par La nuit écoute (ORTF, 26/12/1964), enregistrée le 03/11/1964 à Saint-Cyr-sur-Morin. Peu de temps après cette dernière, au cours de laquelle Brassens a chanté La tondue, Pierre Daix réagit dans un article des Lettres Françaises - le journal d’Aragon, auquel Chabrol collabore - daté du 31/12/1964 et titré "Point de vue d'un mauvais juge". Afin de se replacer dans le contexte, précisons que, suite aux vives réactions suscitées par La tondue mais aussi et surtout Les deux oncles, Jean-Pierre Chabrol avait pris la défense de son ami dans Le Figaro Littéraire N°973 (semaine du 10 au 16/12/1964) avec son fameux article "Faut-il tondre Brassens ?".


Parmi les autres émissions répertoriées, on peut citer Les conteurs (ORTF, 1965) ; 5 colonnes à la une (ORTF, 07/10/1966), dans laquelle est projeté, entre autres, le film Paroles de Brassens ; L’invité du dimanche (ORTF, 16/03/1969), théâtre du célèbre débat - initié par la chanson Le pluriel - avec Jean Ferrat ; Bienvenue chez... (ORTF, 29/03 et 08/05/1972), émission de Guy Béart ou Brassens interprète 13 chansons, entouré de Loulou Bestiou, Henri Delpont, Eric Battista, M. Tavernier, Colette Chevrot, André Vers, Jean Bertola, Louis Nucera, René Bourdier, son ami le facteur Jean Rault, Jacques Grello, André Tillieu, René Fallet, Jean-Pierre Chabrol, Alphonse Bonnafé, Pierre Onténiente… [Sermonte J.-P. - Brassens au bois de son cœur - p. 138] ; La Mâle Parole (Antenne 2, 26/01/1976) ; Marginale (Antenne 2, 25/01/1978), où Chabrol propose un document tourné en 1975 chez Georges, rue Santos-Dumont (le sétois y évoque ses souvenirs d’enfance, son grand-père, les années de guerre et le STO, sa carrière, le tout illustré de photos et de films-souvenirs où l’on peut voir ses parents, Elvira et Jean-Louis).


Retour à la presse écrite avec un article publié dans Le Figaro Littéraire en juin 1967 et qui fit date dans le monde brassénien. "La cour du roi 'Géo'", c’est son titre, voit Jean-Pierre Chabrol tout d’abord retracer la carrière de Georges Brassens tout en analysant les influences qu’ont les chansons de son ami dans divers domaines et plus particulièrement le monde de la chanson et de musique. Cette introduction n’est pas non plus sans évoquer les rumeurs concernant une hypothétique entrée du sétois à l’Académie Française. Mais si l’on lit plus en avant, on se rend compte que Chabrol évoque le cercle des amis de Georges Brassens "sous un éclairage inhabituel", décrit la "bande de cons" tout en la fustigeant :
 

"Comme dans la plupart des cours, la conversation ne s’anime un peu que pour calomnier les maréchaux absents. Brassens adore ça. Il s’amuse à dresser ses féaux les uns contre les autres. Il gourmande, tonne, décore, exile, mord le chien, refait le monde, accuse n’importe qui de lui voler ses pipes, oppose Lepoil à Lénine, me jette dessus son perroquet qui, déjà, m’en veut depuis toujours, se goinfre soudain d’infâmes galettes aux algues que les maréchaux s’empressent de trouver délicieuses avant de repartir chacun chez soi, tristes ou guillerets pour une moue ou une algarade souvent mal interprétée, tandis que le souverain réhabilite Victor Hugo en réclamant son café sur un ton pleurnichard. Bref, il règne."

Beau joueur, Chabrol précise appartenir à cette "cour" à laquelle René Fallet a rendu hommage en préambule de son Brassens paru en janvier 1967. La réflexion du conteur cévenol peut être plus ou moins rapprochée de l’analyse que fait Louis-Jean Calvet dans son ouvrage Georges Brassens (1991). En effet, si le poète sétois est en quelque sorte le ciment de la bande d’amis qui l’entourent, derrière son dos, l'entente n'est pas toujours au beau fixe. Il arrive même que des jalousies apparaissent. Ainsi en est-il de celle, réciproque, entre Jean-Pierre Chabrol et René Fallet qui se disputent la proximité de l’auteur des Copains d’abord. Ce dernier, qui n'en est pas dupe, s’en amuse parfois, n’hésitant pas à les provoquer comme il le fait avec d’autres appartenant au cercle. De là lui vient son surnom de "Sétois la zizanie" ! Selon Louis-Jean Calvet, peut-être faut-il y voir une arrière-pensée : du fait de ces tensions, les copains ne viennent pas toujours ensemble chez Georges, ce qui l’arrange car, lui, préfère les voir séparément, de manière plus intime.


Jean-Pierre Chabrol : "L’amitié ne connait pas de modèle standard. Nous sommes tous si différents, chacun d'entre nous avait son Brassens, sur mesure (...)" [Cordier P., 2011. - Brassens intime - p. 27]

Toujours est-il que le fameux article "La cour du roi 'Géo'", en plus de faire du bruit au sein de la petite société, officialise une rupture grandissante entre Chabrol et Fallet. Tous deux furent des interlocuteurs privilégiés de Brassens sur certains sujets de discussion et plus particulièrement la Camarde. Dans Brassens, le mécréant de Dieu (2004), Jean-Claude Lamy cite Chabrol évoquant ses souvenirs :

Jean-Pierre Chabrol : "Seul, j’avais des moments de cafards pénibles, je courais chez lui, je disais : "Georges à quoi bon, puisqu’il faut mourir ?
- Exact", me répondait-il.
Et il me parlait de la mort, des cimetières, des charniers, j’en passe… C’était paradoxalement tonique. Je repartais ragaillardi, chantonnant, avec des entrechats (…)"


Le cévenol raconte également une anecdote remontant à sa carrière de journaliste de faits divers à L’Humanité. On y décèle le rapport obsessionnel de son ami à la mort, thème analysé par Louis-Jean Calvet dans Georges Brassens (1991).

Jean-Pierre Chabrol : "(…) au cours d’une exhumation judiciaire, j’avais piqué dans une fosse commune une tête de mort. Il en cherchait une depuis longtemps. C’est le genre de cadeau à ma portée, fauché comme j’étais. Curée, encaustiquée, elle occupait la place d’honneur sur son bureau, une table à dessin sophistiquée, cadeau de Jacques Canetti. Une tête petite et fine… Nous nous plaisions à croire que c’était une jeune fille (…) Je croyais qu’on jouait, mais toi, Georges, tu te préparais, longuement, comme toujours."
[Lamy J.-C. - Brassens, le mécréant de Dieu - pp. 213-214]

Dans un article - "Brassens. Gloire au goriiiille !" - intégré au N°1694 de Paris-Match paru le 13/11/1981 et tiré à 1 150 000 exemplaires, l’auteur de La dernière cartouche rend hommage au sétois moustachu, évoque leur première rencontre : "Sa mort est le premier sale tour qu’il me joue... Lors de notre première rencontre dans le petit studio de Catherine Sauvage, nous nous sommes tout jeté à la trogne, nous nous sommes même battus, une nuit durant. A l’aube, j’étais changé, lui, non, heureusement. Il n’avait que quatre ans de plus que moi, mais il était parfaitement mûr, c’était un homme achevé. Pourtant, bizarrement, il avait encore quatre dents de lait, sur le devant, en bas, ça faisait drôle quand il riait."


Celui qui détesta être étiqueté "écrivain cévenol" - bien qu'étant toujours resté fidèle à son village natal et à ses références familiales - survit vingt ans à Brassens. A ceux qui évoquent ce dernier devant lui, il le présente comme l'homme le plus important dans sa vie: celui grâce auquel il a progressivement modéré certains de ses propos et réflexions, qui lui a fait "changer ses points d'exclamation en point d'interrogation." 


Trois ans avant sa disparition le 01/12/2001 à Ponteils-et-Brésis (30), Jean-Pierre Chabrol a une ultime pensée qui, à l'occasion d'un hommage à Félix Leclerc, revient sur cette facette particulière de sa vie, marquée par l'entourage de grands noms de la chanson francophone: "Quand mon âme aura pris son envol à l’horizon, vers celle de Gavroche et de Mimi Pinson, celle de Titi, de Grisette je les retrouverai tous là-haut, Catherine Sauvage, Georges Brassens, Jacques Brel, Léo Ferré, Félix Leclerc et tant d’autres, ils seront en grand concert. Ils voudront me faire croire que c’est en l’honneur de mon arrivée, mais je saurai que ce n’est pas vrai, ils chantent tout le temps ! Je me remettrai à ma place modeste : en coulisse." [Poma P. Canetti, Chabrol, Mac Orlan... ce qu'ils ont pu dire à propos d'un certain Brassens., Association "Terroirs"]

- Un grand merci à Pierre Poma et Marie-France Guignard de l'association "Terroirs", à Pierre Schuller (Auprès de son Arbre), à Daniela Vighesso ainsi qu'à Noëlle Rain et ses collaborateurs(-trices) du Musée départemental des Pays de Seine-et-Marne pour leur gentillesse, leurs recherches ainsi que tous les échanges passionnants qui m'ont beaucoup aidé dans le cadre de mes travaux. Leur collaboration fut précieuse pour la rédaction et l'iconographie de cet article ! -

1 commentaire:

  1. Bravo Sébastien pour cet article aussi précis et documenté que celui sur Pierre Mac Orlan !
    Continues cet excellent travail !

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