A propos de ce blog

C'est durant ma petite enfance que j'ai découvert l’œuvre de Georges Brassens, grâce à mon père qui l’écoute souvent durant les longs trajets en voiture. Sur la route des vacances estivales, j'ai entendu pour la première fois Le Petit Cheval alors que je n'avais que 4 ans. C'était en août 1981. Au fil des années, j'ai découvert bien d'autres chansons. Dès l'adolescence, Georges Brassens était ancré dans mes racines musicales, au même titre que Jacques Brel, Léo Ferré, Barbara et les autres grands auteurs-compositeurs de la même génération. M’intéressant plus particulièrement à l’univers du poète sétois, je me suis alors mis à réunir ses albums originaux ainsi que divers ouvrages et autres documents, avant de démarrer une collection de disques vinyles à la fin des années 1990. Brassens en fait bien entendu partie. Cet engouement s’est accru au fil du temps et d’évènements tels que le Festival de Saint-Cyr-sur-Morin (31/03/2007) avec l’association Auprès de son Arbre. A l’occasion de la commémoration de l’année Brassens (2011), j’ai souhaité créer ce blog, afin de vous faire partager ma passion. Bonne visite... par les routes de printemps !

J'ai rendez-vous avec vous

"Chaque fois que je chante une chanson, je me fais la belle." Georges Brassens

dimanche 7 juillet 2013

L'abbé Brel

C'est à la fin de l'été 1953 que Georges Brassens fait la connaissance de Jacques Brel, lors de ses débuts de celui-ci aux Trois Baudets. Le 17 février 1953, le futur Grand Jacques avait enregistré, aux salons Élysées de Bruxelles et sous la direction de Clément Dailly (mari d'Angèle Guller), un 78T contenant deux chansons: La foire et Il y a (Philips P 19055 H). Peu après, un disque acétate a été réalisé avec deux autres titres: Il pleut et Sur la place. Après avoir étudié les deux disques puis invité Brel dans son émission La vitrine aux chansons sur la RTB, Angèle Guller adressait l'acétate à Jacques Canetti avec un mot de recommandation. Dans Jacques Brel, vivre debout (2003), Jacques Vassal relate que, tous les lundis soir, Canetti réunissait aux Trois Baudets un "comité d'écoute" dont font partie des membres de sa famille ainsi que des amis. Brassens, alors artiste montant à ce moment et ayant récemment accédé à la notoriété, venait régulièrement écouter les nouveautés avec beaucoup d'intérêt.

La réaction collégiale enthousiaste et particulièrement celle du sétois à ce qu'il entendait sur le moment appelait aussitôt le "jeune homme aimant la musique" à téléphoner au numéro inscrit sur la pochette du disque acétate pour entrer en contact avec un homme lui disant être "l'agent" de Jacques Brel. Dans Brel, la valse à mille rêves (2008), Eddy Przybylski suppose qu'il s'agit probablement de Clément Dailly, le mari d'Angèle Guller. Expliquant qu'il souhaitait rencontrer le jeune artiste, il se faisait alors confier ses coordonnées afin de convenir d'un rendez-vous. Le 19 juin, Brel était à Paris pour découvrir la scène des Trois Baudets auditionner devant le directeur artistique de Philips. Ayant ensuite commencé à essayer de se produire dans divers cabarets parisiens ainsi qu'au casino de Knokke-le-Zoute (dans le cadre de la Coupe d'Europe du tour de chant où il s'est classé 27e et avant-dernier) en juillet 1953, il a connu un démarrage difficile. Comme Brassens avant lui. Il faut dire qu'à ses débuts, son trac se ressentait nettement. Sa voix manquait de puissance et d'amplitude, sa diction était plutôt sophistiquée, son jeu de scène demandait à mûrir et son apparence physique le faisait percevoir de manière plutôt curieuse par le public. Il portait une petite moustache fine et chantait en s'accompagnant à la guitare, vêtu d'une sorte de chasuble de laquelle sortaient ses deux immenses mains qui deviendront progressivement un atout en terme de présence scénique. Ces traits de caractère, auxquels on peut ajouter le fait que, encore imprégné de l'influence du scoutisme et de son éducation catholique, il chante également pour des organisations chrétiennes, le fera surnommer "L'abbé Brel" par Georges.

Lorsque Brel, finalement engagé par Jacques Canetti, se produit pour la première fois hors programme aux Trois Baudets dans le cadre de la rentrée de Mouloudji en septembre 1953 (sa première apparition officielle sera peu après à l'affiche - publiée par Eddy Przybylski dans Brel, la valse à mille rêves (2008) - de ce même spectacle, avec Pierre-Jean Vaillard, Les Quat' Jeudis, Christian Méry, Souris, Paul Braffort, Catherine Sauvage et Darry Cowl, avant une programmation pour Cinémassacre, de mai 1954 à février 1955), Brassens est son premier fan, l'encourageant et refusant même de passer après lui sur la scène de l'établissement du quartier de Pigalle. Canetti les présente officiellement l'un à l'autre à Bobino où Brassens effectue sa toute première série de récitals du 16 au 29/10/1953. Ce dernier communique autour de lui et parle de son confrère débutant à René Fallet ou encore à Armand Bachelier, correspondant de la Radio Télévision Belge (RTB) à Paris. Le bouche à oreille commence alors à entre en jeu. Jacques fait aussi la connaissance de François Deguelt chez leur ami commun Paul Braffort, ingénieur atomiste à Saclay (91) qui écrit aussi des chansons. Au cours d'une soirée conviviale (à laquelle participe aussi France Olivia, pianiste à L’Écluse et accompagnatrice de Cora Vaucaire), il chante Le diable (Ça va) et Sur la place. Deguelt lui suggère de venir chanter à l’Échelle de Jacob, cabaret situé non loin du jardin du Luxembourg où il le recommande dès le lendemain à la directrice des lieux: Suzy Lebrun.* Celle-ci va engager Jacques non sans une certaine réticence de départ, car il s'accompagne à la guitare, comme trois autres artistes figurant déjà à son programme: René-Louis Lafforgue, Francis Lemarque et François Deguelt lui-même. Dans cet établissement, où il se sent à son aise, Brel finira par passer régulièrement durant douze ans. [Schlesser G., 2006. Le cabaret "rive gauche" - De la Rose rouge au Bateau ivre (1946-1974), Paris: 678 pp.] Dans La marguerite et le chrysanthème (1981), Pierre Berruer narre une rencontre avec René Fallet, en compagnie de Brassens, autour d'un verre. Il semble que, d'après les descriptions, lÉchelle de Jacob puisse en être le lieu. Mais revenons à la poursuite des activités de Brel, qu'attendent une audition à L’Écluse ainsi qu'un tour de chant Chez Geneviève puis chez Patachou, laquelle avait lancé Brassens.

Lorsque celui-ci se produit en vedette à l'Ancienne Belgique à Bruxelles du 15 au 20/05/1954, il reçoit Lisette Brel (la mère de Jacques) dans sa loge. Nous sommes précisément le 18. Soutenant son fils cadet autant qu'elle le peut, elle témoigne de cette rencontre dès le lendemain dans une lettre à son aîné, Pierre. Dans la biographie d'icelui (publiée en 1993), Thierry Denoël la cite :

Lisette Brel: "Brassens (le chanteur à la guitare), qui est bien gentil pour Jacky, passe cette semaine à l'Ancienne Belgique. Aussi, hier soir, j'ai été le voir. (...) Il y avait un monde fou, et on se battait à la porte. Après le spectacle, il nous a invités (...) à prendre un verre. Il était avec sa femme qui m'a de suite mise à l'aise parce que très simple, très bonne et... pas beaucoup plus jeune que moi. (...) sa femme m'a fait beaucoup d'éloges de Jacky (ça ne peut lui faire que du bien !) (...)"

Le bruxellois et le sétois se croiseront plus tard à Angers, où Brel donne un récital organisé par Michel Rétif sous l'égide d'un mouvement chrétien de jeunesse (certaines sources, dont Grand Jacques lui-même, évoquent la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC), tandis que la Jeunesse indépendante chrétienne (JIC) est mise en avant dans d'autres, à l'instar de Didier Paillat dans son article Brel et Brassens, un soir à Angers, paru dans le Courrier de l'Ouest du 13/12/2018) démarché par Jacques Canetti. Le concert a lieu dans une petite salle de sport: la salle Jeanson. Nous sommes le 16 décembre 1958. Brassens, lui, se produit au Grand Théâtre de la ville. A l’issue de sa prestation, Brel souhaite aller applaudir son compère. Il demande à Michel Rétif de l’accompagner. Voici le récit de ce dernier :

Michel Rétif : "Comme il n’y avait pas de première partie, notre concert s’était terminé plus tôt que celui de Brassens. Il s’était tellement donné qu’il avait fini épuisé et en sueur comme s’il avait fait un marathon. Après une vingtaine de minutes de repos, il m’a demandé de le conduire place du Ralliement. Nous avons quitté la salle Jeanson dans une cohue invraisemblable. Nous avons traversé la foule avec le grand Brel plié en deux dans la Dauphine de son pianiste François Rauber. Nous sommes entrés par les coulisses du théâtre. Et là, j’ai vécu un moment d’une très grande émotion. Nous étions au fond de la scène, invisible des spectateurs, mais Brassens, en se tournant légèrement, pouvait nous apercevoir. Brel, qui connaissait par cœur toutes les chansons de Brassens, les murmurait en silence, en même temps que lui. Quand Brassens l’a vu, il lui a fait un petit sourire amical. La joie, et même la fierté de Brel, était extrêmement touchante."

Puis, ils se retrouveront à dîner en présence de Canetti (qui offre le repas) et de la journaliste Danièle Heymann, épouse de Jean Bertola. C'est aussi lors de cette rencontre angevine que Brel recevra son fameux surnom. Lequel lui est donné à l'origine par le sétois moustachu qui, arrivé en avance dans la salle de restaurant avec Püpchen et Roger Comte, accueille l’auteur-compositeur-interprète de Quand on a que l’amour :

- Alors Jacques, il paraît que tu es devenu l’abbé Brel depuis que tu travailles pour les curés ?
[Comte R., 1999. Mon équipée avec Georges Brassens - p. 190]

Brel n’adhère pas franchement à la blague - mise en garde humoristique contre le risque pour lui de s'enfermer dans un style - mais joue le jeu malgré tout.
Chacun prend place à une table avec son entourage et, l'ambiance conviviale du repas s'installant, Grand Jacques annonce qu’il a, parmi ses œuvres non encore diffusées, des chansons anticléricales. Puis Pierre Nicolas y va de quelques plaisanteries [Vassal J., 2006. Brassens, le regard de "Gibraltar" - p. 184]:

- Alors, tu ne bois pas un verre avec nous ?
- non, non.
- Allez, viens boire une trappiste !
- Non merci.

Alors que Brel commence à être un peu énervé, Pierre Nicolas surenchérit et Brassens de rire à chaque raillerie mettant en scène une liqueur dont le nom est à connotation religieuse:

- Tu prendras bien une petite cure ? Ou peut-être une chartreuse ? Non ? Une bénédictine, alors ?

C'est à ce moment que Georges, voulant finalement calmer le jeu, va intervenir auprès de son contrebassiste, avec cependant toujours une touche d'humour:

- Mais fous-lui donc la paix, à l'abbé Brel !

Ce sobriquet tire aussi son origine dans le fait que l'auteur-compositeur de La foire a été membre du mouvement de jeunesse catholique La Franche Cordée de 1946 à 1953. Mais il n'y goûte guère et, furieux, se lève de table pour aller se coucher. Dans la nuit, il sera victime de farces fomentés par plusieurs copains de Georges. [Calvet L.-J., 1991. Georges Brassens - p. 173] Le lendemain, tout rentrera peu à peu dans l'ordre, mais cet épisode sis à l'hôtel Continental d'Angers restera dans les mémoires. Les deux artistes sont conviés à une rencontre avec leur public au bar de l'établissement, à l'invitation de Marie-Andrée Couton, propriétaire de la Discothèque angevine et amie de Brassens, ainsi que de Jean-René Riobé, directeur du magasin Grolleau Musique. Un cliché daté du 17 décembre 1958 et immortalisant l’évènement se trouve publié dans l'article du Courrier de l'Ouest cité plus haut. Ils se recroiseront au début de l'année suivante en Belgique, où Brassens effectuera une tournée de cinq dates à Bruxelles, du 17 au 22/01/1959 et une sixième à Anvers le 23/01. C'est juste après qu’Henri Lemaire réalisera avec eux une interview qui sera publiée dans Le Soir Illustré du 28/01/1959 avec, en illustration, des photos (dont celle, très connue, montrant Brassens et Brel derrière un étalage de fruits de mer) signées C. Hannaert et J. Vanden Hoeck: Au milieu des homards et des oursins: la rencontre Brassens-Brel.

Si durant près de dix ans, la concurrence - mais aussi l'histoire de "L'abbé Brel" (au sujet de laquelle ils s'expliqueront cordialement) - auront pour effet de plus ou moins limiter leurs relations à une estime et un respect très profonds, de très forts liens d’amitiés finiront par se tisser progressivement entre Grand Jacques et Brassens. En particulier lorsqu'ils seront voisins à la résidence "Le Méridien de Paris" (22-34, rue Dareau ; 5-19, rue Émile Dubois - 14e arrondissement) durant la période 1967-1968. Ils se découvrent des points communs, tels l'éducation stricte et catholique du côté maternel, ou encore le peu d'intérêt porté aux études à l'exception des cours de français. L'un comme l'autre, ils sont férus de littérature, de poésie et d'écriture. Brassens conseille à Brel divers auteurs qu'il a découverts aux Puces de la Porte de Vanves ou bien encore à la bibliothèque municipale du quartier (c'est par exemple le cas de L'Homme. Initiation à la biologie (1972), de Jean Rostand, avec Andrée Tétry). [Todd O., 1984. Jacques Brel, une vie - p. 125] Ils échangent ainsi régulièrement sur leurs inspirations littéraires du moment. Brel admire la culture littéraire de Brassens ainsi que la qualité de son écriture. Sur ce point, ils ne sont pas toujours forcément d'accord, comme l'explique Serge Lama, dans l'ouvrage Jacques Brel (1972) de Jean Clouzet, cité par Eddy Przybylski dans Brel, la valse à mille rêves (2008):

Serge Lama: "Lors d'un réveillon que nous avons passé ensemble, Brassens et moi, à parler de tout et, donc, de Brel, Brassens m'a expliqué qu'un jour ils avaient eu, tous les deux, une prise de bec à propos de l'écriture. Brassens préférait la première période de Brel, avec des chansons très belles et très écrites. Après, à l'époque de ses succès, Brel eut une écriture plus brute. Il s'en était expliqué avec Brassens: "Moi, j'écris pour l'interprète !" Brassens avait répondu: "Ce sont les textes qui sont importants. Car les textes seuls resteront." Tous les deux avaient raison. Jef n'est pas une chanson à l'écriture parfaite, mais les mots sonnent et l'écriture est magique."

A noter qu'en privé, Brel reconnaissait ses premières chansons comme plus entières que certaines qu'il a écrites par la suite. Pour rebondir sur l'interprétation, Georges est fasciné par la présence scénique de son acolyte. Grand Jacques théâtralise ses textes, les joue sur scène, clame, tandis que Brassens les interprète, les met en avant et suggère ses idées. C'est là aussi un des points qui les oppose (à ce sujet, le sétois émettra plusieurs avis que, toutefois, il gardera pour lui). Dans leur manière d'affronter le public, on note des rapprochements mais aussi des nuances, ainsi que l'explique Jacques Vassal dans Brassens ou la chanson d'abord (1991): là où Brassens est mal à l'aise et semble tout faire afin de (se) la dissimuler autant que faire se peut, Brel, qui n'éprouve pas moins de difficultés avant un début de récital, assume ouvertement son trac voire même le provoque pour pouvoir ensuite le dominer puis se libérer lorsqu'il est sur les planches. La musique, domaine dans lequel les deux 'B' sont autodidactes, est également un point de divergence entre eux. Sur ce sujet, Brel (tout comme Gérard Jouannest et François Rauber), émettra au départ des réserves sur l'emploi exclusif de la guitare et de la contrebasse en accompagnement, avant d'analyser plus profondément les mélodies de Georges, fortement imprégnées de jazz. Dans Georges Brassens et Jacques Brel, un échange fictif avec Jean-Marc Dermesropian, on retrouve l'ensemble de ces éléments, étudiés de manière approfondie par Chris Tinker au fil de son Georges Brassens and Jacques Brel: Personal and Social Narratives in Post-War Chanson (2005).

Georges Brassens et Jacques Brel D.R.

Après une interview commune - Propos de 2 chanteurs: Georges Brassens et Jacques Brel - réalisée par des jeunes à Paris le 17/10/1964 et diffusée le lendemain sur France Inter par Gérard Sire, ils seront tous les deux invités par Jean Serge pour une série d'entretiens à Europe 1 entre décembre 1965 et février 1966. Ces moments, au cours desquels ils évoquent leurs débuts dans la chanson ainsi que divers thèmes communs à leurs textes, seront narrés dans le livre de souvenirs de Jean Serge, Le temps n'est plus de la bohème (1992). Leurs échanges seront publiés en 1990 dans Jef, revue trimestrielle de la Fondation Jacques Brel:


Trois autres médias se feront le relais de ces interviews: L'Express du 03/01/1966 avec un article titré Brel et Brassens: quelques vérités sur nous-mêmes et les autres, Télé-Magazine (08/01/1966) qui consacre une brève mettant en avant l'amitié entre les deux artistes, et enfin Lui (août 1966), avec cinq pages d'extraits de leurs discussions: Brel-Brassens en tête-à-tête. A l'occasion d'une de ces émissions radiophoniques, Grand Jacques aura cette célèbre pensée envers son confrère et ami: "Tu m'emmerdes parce que tu es très beau ; parce que, dix fois, cent fois j’ai essayé de changer une virgule dans tes chansons et je n’y suis jamais arrivé ; parce qu'on a envie d'être dans ton ombre." [Georges et Jacques - Les Amis de Georges N°46, 1998] Un article (le journal n'a pas été identifié) répertorié sur le site de l'association Auprès de son arbre nous apprend que Brel intervient dans une émission sur le sétois moustachu le jeudi 25 mars 1968 au soir. Dans un témoignage repris en introduction du 33T 20 ans d’émissions avec Georges Brassens à Europe 1 (Philips 9101 087) paru en 1976, l'auteur-compositeur de Quand on a que l'amour tient sur son ami sétois les propos les plus sensibles qu’on ait pu entendre de leur vivant à tous deux:

Jacques Brel: "Je vais parler de Brassens un peu comme un enfant parle de sa maman. Tous les enfants sont un petit peu amoureux de leur maman. Et puis d’ailleurs, qu’on me comprenne bien quand je dis cela, je n’évoque pas du tout Georges Brassens avec des bigoudis et en robe de chambre le matin, je ne veux pas du tout disséquer Brassens, je n’en ai pas le droit et en plus il le fait infiniment mieux que moi. Donc, Brassens étant une porte ouverte, je n’ai pas du tout envie de l’enfoncer, j’ai envie simplement de vous faire pénétrer dans son salon, et non pas du tout dans sa chambre, voilà !
 

Brassens a une manière bien à lui de poser certains problèmes, mais il les pose, oh ! il ne les pose pas, il les dépose en réalité… Parce que Brassens, je crois qu’au fond de lui il ne croit pas aux solutions ; je crois que Brassens ne croit pas aux disciplines que nécessite une solution, il n’y croit pas, il dépose ça, en réalité, comment vous dire ?... C’est un arbre de Noël, Brassens, il ne croit pas qu’il est là pour faire de l’ombre ; il croit simplement qu’il est là pour amener un sourire à des enfants qui regardent ça une nuit de Noël ; et les enfants étant nous, il pose tout de même au bout de ses branches non pas simplement des boules scintillantes ou des guirlandes, mais il pose certains petits points d’interrogation qui ne scintillent pas mais qui vibrent au fond de notre cœur.

Brassens doit constater une forme d’espoir, il ne doit pas en être fier parce qu’il est trop intelligent pour s’envoyer des fleurs parce qu’il se découvre un peu d’espoir, et puis d’un autre côté il se heurte à cette envie de bonheur qu’il doit avoir envie de distribuer du coin de son sourire. J’insiste sur le sourire de Brassens qui est le plus beau sourire d’homme que je connaisse, d’ailleurs…
 

En réalité, c’est la première ride d’adulte, et je crois qu’il faut se faire des rides dans l’oreille. Je crois que c’est un péché mortel de ne pas écouter Brassens. On peut ne pas l’aimer, on ne peut pas ne pas l’essayer."

On se souviendra également des entretiens de Georges avec Jean-Pierre Chabrol chez ce dernier à Saint-Cyr-sur-Morin, où il lui rendait visite ainsi qu'à Pierre Mac Orlan et Jacques Canetti. Une célèbre photo de Roger Picard prise chez Canetti immortalise cette époque: on peut y voir le poète sétois en compagnie du Grand Jacques, Guy Béart et bien sûr, leur ami Jean-Pierre Chabrol.

Lors du dernier passage de Brel à l'Olympia, c'est Brassens qui rédige l'introduction du programme, y évoquant et analysant les évènements marquants de la carrière de son confrère et ami, qu'il considère comme son égal (Todd O., 1984. Brel, une vie, Robert Laffont, Saint-Amand-Montrond: 452 pp.) : les premiers contacts avec Jacques Canetti, ses difficultés à s'imposer face à un public qui n'adhérait ni ne s'intéressait à ses chansons, les sentiments que cela avait engendré en lui. Il retrace également l'évolution de sa carrière et de sa personnalité, avec le succès montant. Dans la correspondance d'outre-tombe buissonnière, sur le site dialogus2.org, Robert Le Gresley retranscrit la fameuse préface.

A l’époque où Brassens et Brel demeuraient tous les deux au Méridien, ils se retrouvaient fréquemment autour d’un verre, accompagnés de René Fallet (à ce sujet, Pierre Berruer nous relate une anecdote croustillante [Berruer P. - La marguerite et le chrysanthème - pp. 124-125], reprise par Robert Le Gresley dans une de ses célèbres correspondances intitulée Et un bonjour à Brel). Mais c'est aussi leur ami commun Lino Ventura qui les réunira souvent autour d'un bon repas. Les deux compères jeunaient aussi régulièrement (tout en s'adonnant à une partie de belote) dans un petit bistrot à l’ancienne, Le Vaudésir, situé au 41 de la rue Dareau, non loin du Méridien. En 1967, Georges prend part à une tournée à travers la France, la Suisse et la Belgique. Il ne pourra pas la mener à son terme, une crise de coliques néphrétiques l’obligeant à interrompre brusquement un de ses récitals à Sceaux (92) le 4 mai. Reconduit chez lui, il verra ses douleurs s'apaiser. Mais la crise reprenant et devenant plus forte encore, il doit se résoudre à être hospitalisé. C’est Brel qui l'emmène en urgence en clinique, le 10 mai 1967. Brassens, qui sera opéré deux jours plus tard, se remettra de cette dure épreuve, entouré des copains qui lui rendent régulièrement visite et lui remontent le moral. A l’instar de Raymond Devos qui, avec son violon, exécute devant lui concert improvisé pour l’amuser. L’instant a été immortalisé par une célèbre série de photos illustrant un article paru dans Paris-Match et titré Devos accourt au chevet de son ami Brassens (à  l'hôpital).

Du 10 décembre 1968 au 17 mai 1969, L'Homme de la Mancha se joue au théâtre des Champs-Élysées. Grand Jacques a bien sûr invité Georges à venir le voir sur scène. Celui-ci, ainsi que Gibraltar, apprécient beaucoup son interprétation sans pour autant adhérer, comme l'explique Marcel Azzola dans Chauffe Marcel ! (2006), à certains caractères appuyés tels que la prononciation de "Don Quichotte" avec le phonème 'ch' exagérément assimilé à un double 'r' roulé. C'est aussi au cours de cette période qu'a lieu un évènement mythique: l'interview croisée entre Georges Brassens, Jacques Brel et Léo Ferré qui se tient le 6 janvier 1969 à 16h30, rue Saint Placide dans le VIe arrondissement. Elle a été initiée et enregistrée par François-René Cristiani pour RTL. Le photographe Jean-Pierre Leloir immortalise l’événement pour le magazine Rock & Folk de février 1969. Un ouvrage y sera consacré plus de 30 ans après (Cristiani F.-R. et Leloir J.-P., 2003. Brel, Brassens, Ferré. Trois hommes dans un salon, Fayard/Chorus, Paris: 80 pp.).

Ci-dessous, un extrait de l’entrevue, durant lequel les trois artistes évoquent un thème qui leur est commun : l’anarchie.



L'année 1969 est celle à partir de laquelle Brassens va emménager dans son nouveau domicile de la rue Santos-Dumont tandis que Brel partira vers d'autres aventures: cinématographiques (véritablement démarrées en 1967 avec Les risques du métier) mais aussi de globe-trotter. Le 24 juillet 1974, il appareillera d'Anvers sur son voilier, l'Askoy II, avec sa compagne Maddy Bamy (rencontrée lors du tournage de L'aventure c'est l'aventure, sorti sur les écrans en 1972), sa fille France ainsi que deux hommes d'équipage, en vue de faire le tour du monde (interrompu durant l'automne 1974 par son hospitalisation à Genève puis à Bruxelles, pour une ablation du lobe supérieur du poumon gauche, une tumeur ayant été détectée). Le 19 novembre 1975 verra le mouillage de l'Askoy II aux Îles Marquises, dans la baie d'Atuona à Hiva Oa, où Jacques et Maddly s'installeront début 1976. Les deux amis de la chanson francophone se verront donc moins souvent, mais les liens n'en restent pas moins forts. Les chansons de Georges égayeront régulièrement la maison d'Atuona, à l'instar de celles de Charles Trenet ou encore de Claude Nougaro. Dans un autre registre, un fait intéressant nous est raconté dans Du cul des vaches à l'édition de grands poètes (2001) par André Philippe, des Éditions du Grésivaudan, en visite à Hiva Oa dans le cadre de la réalisation de la maquette d'une luxueuse anthologie des textes des chansons du Grand Jacques et dont nous reparlerons plus bas.

André Philippe: "Jacques Brel aimait les bêtes, trois chats vivaient à ses côtés. Quand ils n'étaient pas là le matin, au petit déjeuner, il s'inquiétait de leur absence. Il adorait les oiseaux également. Aux Marquises, il n'y en avait très peu. Il possédait des cassettes de chants d'oiseaux qu'il écoutait avec un grand plaisir."

Il s'agit là d'un autre point commun avec Brassens, dont l'intérêt pour les animaux remonte à sa plus tendre enfance. L'auteur-compositeur de Voir un ami pleurer rêvera de faire partager à son compère ainsi qu'à Lino Ventura les splendides paysages polynésiens. Mais le tempérament casanier du premier fera avorter le projet. Après une correspondance écrite, ils se retrouveront brièvement et secrètement à Paris, lorsque Brel reviendra sur la période du 05 septembre au 1er octobre enregistrer son dernier album: Les Marquises. De là date une soirée mémorable à Saint-Cloud (92), chez Lino Ventura, au cours de laquelle Georges et Püpchen feront la connaissance de Maddly (Marc Robine la relate dans son Grand Jacques, le roman de Jacques Brel, paru en 1998). Des pâtes sont bien sûr au menu ! Brassens et Brel, en évoquant fréquemment et humoristiquement le thème de la mort dans leur conversation (leurs sérieux ennuis de santé respectifs n'y sont sans doute pas étrangers), mettront mal à l'aise Lino Ventura qui leur dira: "Arrêtez de parler de tout ça, vous allez nous coller la scoumoune !" Celui qui a tenu le rôle de Ralf Milan dans L'Emmerdeur (1973) témoignera de leur grande amitié.

Lino Ventura: "On demandait à Montaigne pourquoi il était très ami avec La Boétie et il avait répondu simplement: "Parce que c'était lui, parce que c'était moi." (...) Jacques Brel, Brassens... pour un homme, ça compte ! Cela ne s'analyse pas, ce sont des liens mystérieux. Avec eux, pas besoin de grandes phrases pour se comprendre, on se devinait. C'était des gens avec lesquels j'étais bien, des gens solides, passionnés, généreux, entiers. Ils m'acceptaient tel que j'étais, avec mes qualités et mes défauts. Je savais que je pouvais compter sur eux comme ils pouvaient compter sur moi. Nous étions amis simplement et l'on n'avait pas besoin de le dire à chaque fois que l'on se voyait." [Hidalgo F., 2018. Jacques Brel - Le voyage au bout de la vie - p. 282]

Une autre entrevue, chez Brassens, nous est contée par Charley Marouani dans Une vie en coulisses (2011). Les deux auteurs-compositeurs-interprètes vont se retrouver entre eux autour d'un repas, avant que Jacques n'entre en studio, aux alentours de 15H. L'impresario les verra arriver "bras dessus bras dessous, riant aux éclats comme deux gamins", Brel lui racontant l'anecdote truculente d'un Brassens craignant la panne sèche pour sa voiture et ayant fait un plein d'essence à crédit, les deux compères n'ayant pas un sou en poche sur le moment. Marouani ajoute: "Le pompiste n'en croyait pas ses yeux ! Ces immenses artistes, installés dans une vieille guimbarde et sans le sou !" Bien sûr, Georges, embarrassé, reviendra s’acquitter de sa dette en fin de journée.

Par ailleurs se prépare la publication des Chansons de Jacques Brel illustrées de vingt-trois lithographies originales par Lucien-Philippe Moretti et Daniel Sciora (1979) aux Éditions du Grésivaudan, ouvrage pour lequel l'auteur-compositeur du Plat Pays souhaite une préface de son ami sétois (qui a vu paraître en 1974 L’œuvre poétique de Georges Brassens illustrée de trente-deux lithographies originales en couleurs pas Pierre Parsus, avec une préface de Bernard Clavel). "Veux-tu bien écrire quelques mots pour l'édition de mes chansons chez "Grésivaudan" ? Si cela te fait trop suer, il ne faut pas te gêner pour me le faire savoir. Et si tu acceptes, j'en serai bien fier.", lui avait-il écrit avec délicatesse dans une lettre envoyée des Marquises et datée du 06/04/1978 et dont Fred Hidalgo publie le fac-similé dans Jacques Brel - Le voyage au bout de la vie (2018). Il est important de souligner que c'est Brassens qui avait suggéré à l'éditeur André Philippe de s'intéresser aux écrits de Brel. La préface en question (tout comme l'introduction du programme de l'Olympia 1966) a été intégrée par Jean-Paul Liégeois dans les Œuvres Complètes de Georges Brassens, Éditions Le Cherche-Midi (2007).

Le 9 octobre 1978 sera une journée très dure pour Georges qui apprend la disparition de "L'Abbé Brel" alors qu'il l'avait cru guéri de sa maladie (le traitement d'une récidive quelques semaines auparavant, à l’hôpital franco-musulman de Bobigny (93) puis à la clinique Hartmann de Neuilly-sur-Seine (92), avait donné de bons résultats. A la fin de cette période, Lino Ventura avait même souhaité que lui et ses deux amis prennent un repas ensemble, mais Brassens n’était pas libre au moment voulu). Les images de son ami défilent dans sa tête, douloureuses, tandis que dans son journal il note "BREL EST MORT." en lettres capitales. [Brassens G. - Journal et autres carnets inédits - p. 195] Ce détail, unique dans tout le carnet, trahit le choc qu'a été pour lui la nouvelle. Avec courage, il lui rendra hommage dans un émouvant discours diffusé sur Antenne 2 lors du journal télévisé de 20H [Sermonte J.-P., 2001. Brassens au bois de son cœur - pp. 157-158] et dont Georges Bégou sera le témoin:



Le lendemain 10 octobre, Brassens est chez lui, rue Santos-Dumont, pour une captation au cours de laquelle il dit Grand Jacques (C'est trop facile). L'enregistrement, dédié à son compère, sera diffusé sur Europe 1 dans le cadre de l'émission Pirouettes, signée Claude Wargnier. Brel sera inhumé au cimetière d'Atuona, à Hiva Oa (Îles Marquises), près de la tombe de Paul Gauguin. Sur un petit monticule de galets portants des messages adressés à l'artiste et à l'homme. L'un d'eux porte les mots "De Georges Brassens - Sète". Sur son blog Si ça vous chante, Fred Hidalgo nous en raconte l'émouvante histoire dans un article titré Jacques Brel, Michel, Jojo et les autres (29/09/2014). Un mois plus tard, lors d'un dîner entre Georges, Gibraltar, René Fallet et Pierre Louki, le souvenir de Grand Jacques est bien sûr évoqué. Georges songe aux dernières paroles de celui-ci qui, pensait-il, ne souhaitait pas que l'on parle de lui à sa mort. A André Tillieu, à qui il avait téléphoné pour avoir son point de vue avant l'échéance de l'interview évoquée plus haut, il avait dit: "Je me demande si je dois accepter. Je me fous bien de la télé. Il a désiré qu'on se taise, mais on ne peut pas le laisser partir comme ça." [Tillieu A., 1983. Brassens, auprès de son arbre - p. 147] Il est néanmoins important de préciser que la locution "Quand je mourrai, si vous m'aimez, fermez vos gueules." attribuée à Brel tient en réalité du mythe, comme le montre le livre de Maddly Bamy Tu leur diras (1981). Mais comme beaucoup, Brassens l'ignorait.

Aussi, un engagement sera pris avec Fallet, signé par les deux protagonistes, ainsi que les témoins présents ce soir-là, Sophie Duvernoy comprise: "Il est entendu entre René Fallet et moi-même qu'à la mort de l'un ou de l'autre le survivant se refusera catégoriquement - et quelles que puissent être les sommes proposées - de parler en public du 'cher disparu'. Fait à Paris le 24 novembre 1978." (in Berruer P., 1981. La marguerite et le chrysanthème, Presses Pocket, Montrouge : 223 pp)


*Bien qu'il ait fréquemment été écrit que Georges Brassens recommanda Jacques Brel auprès de Suzy Lebrun, un élément vient contredire cette version des faits: le sétois moustachu n'a jamais chanté à l’Échelle de Jacob. Interrogé par Eddy Przybylski, François Deguelt met en doute le fait que celui-ci ait pu connaître personnellement la directrice artistique du cabaret de la rue Jacob.

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