A propos de ce blog

C'est durant ma petite enfance que j'ai découvert l’œuvre de Georges Brassens, grâce à mon père qui l’écoute souvent durant les longs trajets en voiture. Sur la route des vacances estivales, j'ai entendu pour la première fois Le Petit Cheval alors que je n'avais que 4 ans. C'était en août 1981. Au fil des années, j'ai découvert bien d'autres chansons. Dès l'adolescence, Georges Brassens était ancré dans mes racines musicales, au même titre que Jacques Brel, Léo Ferré, Barbara et les autres grands auteurs-compositeurs de la même génération. M’intéressant plus particulièrement à l’univers du poète sétois, je me suis alors mis à réunir ses albums originaux ainsi que divers ouvrages et autres documents, avant de démarrer une collection de disques vinyles à la fin des années 1990. Brassens en fait bien entendu partie. Cet engouement s’est accru au fil du temps et d’évènements tels que le Festival de Saint-Cyr-sur-Morin (31/03/2007) avec l’association Auprès de son Arbre. A l’occasion de la commémoration de l’année Brassens (2011), j’ai souhaité créer ce blog, afin de vous faire partager ma passion. Bonne visite... par les routes de printemps !

J'ai rendez-vous avec vous

"Chaque fois que je chante une chanson, je me fais la belle." Georges Brassens

lundi 29 janvier 2018

Elle m'a mené par le bout du cœur...

Très fréquente dans la littérature et particulièrement dans la poésie amoureuse, la métaphore associant la femme et la fleur se retrouve ici dans l'une des plus anciennes et des plus célèbres chansons de Georges Brassens: Une jolie fleur (dans une peau d' vache). Parmi les poètes ayant eu recours à cette comparaison imagée, il est particulièrement intéressant de se référer à Pierre de Ronsard qui figure parmi les favoris du sétois, au même titre que Jean de La Fontaine, François Rabelais et François Villon. Citons par exemple Comme on voit sur la Branche, sonnet en alexandrins tiré de la réédition de 1578 du Second livre des Amours (1560), dédié à Marie. Une rose y personnifie la femme (comme dans Saturne, chez Brassens). Et les sentiments amoureux de l'auteur - il est attiré par la beauté et le parfum de cette fleur - ainsi que la douleur qu'il ressent et exprime suite au décès de celle-ci nous font faire, dans une certaine mesure, un parallèle avec le roman que le botaniste et écrivain Jacques Bernardin Henri de Saint-Pierre publia deux siècles plus tard: Paul et Virginie (1788). Dans son étude La femme dans l’œuvre de Georges Brassens (1991), Paul Ghézi en extrait une citation qui illustre l'un des messages que Brassens transmet au fil de sa chanson: "La douleur que cause une seule de leurs épines dure longtemps après la piqûre."

Mais revenons au "Prince des poètes et poète des princes" et plus précisément au recueil des Amours, célébrant Cassandre et publié pour la première fois en 1552, avant de connaître l'année suivante une réédition corrigée, remaniée et augmentée. C'est dans cette dernière que l'on peut lire Mon dieu, mon dieu, que ma maistresse est belle, sonnet en décasyllabes dans lequel le poète décrit une femme dont il admire la beauté et dont il est épris, avant de dire combien elle peut aussi le faire souffrir intérieurement. Ce que l'on retrouve dans Une jolie fleur où Brassens parle également de rupture:


Puis un jour elle a pris la clef des champs
En me laissant à l'âme un mal funeste,

Une différence à prendre en compte: au final, il ne se désole pas du départ la jeune fille dont il fait le personnage principal de son poème, contrairement à Ronsard. Georges lui aussi utilise le décasyllabe et use de la métaphore botanique pour convenir de l'écart entre l'apparence de la femme et son tempérament profond (dans ses notes de pochette, René Fallet fait de même en parlant d'amours bordées de ronces). Ainsi naît la locution qui, utilisée pour former un chiasme (figure de style dans laquelle deux groupes de mots sont disposés selon une structure croisée de type AB/BA), débute le refrain de la chanson (quatrain composé de vers de neuf pieds) et lui donne son titre par la même occasion:

Un' joli' fleur dans une peau d' vache,
Un' joli' vach' déguisée en fleur, 

Lionel Champroux: "(...) qui n'a pas connu sa "peau de vache" dans sa jeunesse ? A l'époque, dans les mariages, on chantait. Moi, j'avais 18 ans, je chantais cette chanson-là et ça correspondait tellement à ma situation d'alors que certains croyaient qu'elle était de moi - car j'écrivais aussi des chansons." [Vassal J., 2011. - Brassens, homme libre - p. 298]

Il s'agit, comme en témoignent les propos de Lionel Champroux, d'une chanson de circonstance. Et un lien peut ici être établi avec l’épisode de la "Petite Jo" (pour l'anecdote, Victor Laville et Christian Mars nous apprennent, dans l'ouvrage Brassens, le mauvais sujet repenti paru en 2006, que Quelques dames, et non des moindres*, revendiquent être la fameuse jolie fleur [chapitre Visite guidée de l’œuvre - (chansons de 1952 à 1976)]). Brassens rencontra cette dernière à la fin du mois de juin 1945 sur le quai du métro Denfert-Rochereau. Jeanine, qui se fit appeler Josette ou encore Josiane, eut travaillé à la perception du 14e arrondissement, rue Émile-Dubois. Georges, qui la surnomma "Petite Jo", eut une liaison pour le moins compliquée avec cette jeune fille délurée, mythomane et velléitaire. Des souvenirs de cet épisode - révélé par André Larue dans Brassens ou la mauvaise herbe (1970) - se retrouvent en outre dans P... de toi ainsi que dans la mouture définitive du Mauvais sujet repenti. Bien que le poète sétois eut souvent nié la part d'autobiographie dans ses chansons, il reconnut en privé que la "Petite Jo" eut beaucoup compté pour l'élaboration de ces textes.

L'histoire de l'écriture d'Une jolie fleur nous fait remonter au mois d'avril 1954, bien que ces vers eussent pu être ébauchés sensiblement plus tôt. Le second tome des Manuscrits de Brassens (2002) nous permet de nous pencher sur trois brouillons dont l'un est daté précisément du lundi 19/04/1954: le lundi de Pâques de l'année en question, précise Georges en toutes lettres. On y découvre un premier quatrain inédit car abandonné:

Il a coulé beaucoup d'eau sous les ponts,
Depuis qu'elle m'a faussé compagnie
Pour aller vendre son cœur vagabond
Parmi les gens de bonne compagnie

Celui qui lui succède, nettement plus connu (et qui fait référence au célèbre adage "L'amour est aveugle"), bénéficia de quelques retouches. En effet, la version d'origine en fut la suivante:

Jamais sur Terre on ne vit d'amoureux
Plus aveugle que moi dans tous les âges,
Mais faut dir' qu'ell' m'avait crevé les yeux
Avec les aiguillons de son corsage...

Brassens essaya visiblement d'y remplacer le terme aiguillons par épines. Finalement, ces quatre vers prirent la forme que l'on connaît dès la fin du mois d'avril 1954:

Jamais sur Terre il n'y eut d'amoureux
Plus aveugle que moi dans tous les âges,
Mais faut dir' qu' je m'étais crevé les yeux
En regardant de trop près son corsage...

Le couplet qui vient derrière rappelle le premier quatrain de Mon dieu, mon dieu, que ma maistresse est belle. Dans les deux, l'intense beauté de la femme est décrite (avec des termes plus explicites chez Ronsard), autant que sa cruauté est mise en avant. En écrivant Le ciel l'avait pourvue des mille appas, Georges emploie un terme désignant les beautés qui dans une femme excitent le désir (et que l'on retrouve dans d'autres chansons telles que Le bistrot et La fille à cent sous). Précisons que le mot appas, ainsi que l'explique le Littré, est le pluriel de appât, dont l'ancienne orthographe fut appast. Par ailleurs, la dernière strophe de la chanson de Brassens vit ses deux premiers vers modifiés:

Si vous savez où elle est à présent
Dites-lui bien que mon cœur lui pardonne

Dans la mouture définitive, le sétois moustachu ne s'adresse plus à son auditeur et chante:

J'lui en ai bien voulu mais, à présent,
J'ai plus d' rancune et mon cœur lui pardonne

Avec ce qui suit (d'avoir mis mon cœur à feu et à sang pour qu'il ne puiss' plus servir à personne...) se révèle une répétition du mot cœur qui, au niveau de la syntaxe, peut heurter l'oreille. On se souvient que Guy Béart, qui releva ce point, interpréta la chanson pour la compilation Ils chantent Georges Brassens (publiée en février 1998 dans la collection "Ils chantent" des Éditions Atlas, sous la référence 6227 203) avec une légère altération: J'ai plus d'rancune et mon cœur lui pardonne devint J'ai plus d'rancune et même je lui pardonne. Néanmoins, une discussion du texte tel qu'écrit par Brassens en toute conscience donne lieu à diverses interprétations en faveur de l'hypothèse d'une répétition voulue. En voici quelques-unes, émises par les exégètes du site Analyse Brassens:

- Ce pourrait être une métonymie qui remplace la personne par le cœur, l'usage de la troisième personne du singulier permettant de prendre de la distance ;
- Ralf Tauchmann, de son côté, y voit une tautologie évoquant un cœur ressuscité, désabusé, prêt à pardonner. Par le bout du cœur, le narrateur a été mené [par la fille avec laquelle il a eu une liaison], mais c'est de tout son cœur qu'il lui pardonne de l'avoir embrasé avec une force telle qu'il est paralysé, surenchérit Alain Poulanges qui énonce ensuite que lorsque l'amour se confond avec la fusion, il ne peut être qu'unique et sacré [Poulanges A., Tillieu A., 2002. Manuscrits de Brassens. Tome 3: Transcriptions et commentaires - p. 299] ;
- Joël Favreau apporte lui aussi sa contribution: serait-il fait allusion à une maladie vénérienne ? A travers la répétition du mot cœur apparaît alors une litote désignant un organe plus fonctionnel, mis hors d'usage par l'intermédiaire de la jeune fille. La peste du quatrième couplet prend de ce fait un second sens, plus médical. Cette syllespse employée ici fait le lien avec les herbes de la Saint-Jean subtilement mises en avant dans le vers précédent.

Autre point important: le refrain. Initialement, Brassens écrivit la locution suivante:

C'était la sœur de lait de mon bonheur
Ell' me menait par le bout du cœur

Dans un premier temps, seul le second vers fut conservé, avec toutefois une petite nuance, puisque, lors de l'émission Télé-Vichy (ORTF, 11/08/1954) présentée par Jacques Chabannes et à laquelle Jacques Grello participa, Georges - encore fort peu à l'aise sur un plateau de télévision - chanta Elle m'a mené par le bout du cœur. Cette phrase est bissée après chaque strophe de la chanson annoncée comme nouvelle. Par le bout du cœur, c'est son titre, fut interprétée ainsi pour cette seule et unique occasion.


Sur le site de l'association L'Amandier, Philippe Borie nous décrit la mélodie évoquant plus ou moins les complaintes médiévales. Elle est totalement différente de celle qui popularisa définitivement la chanson par la suite: plus vive, plus alerte, portant en elle la naïveté qui exprime la pudeur et la simplicité du cœur. [Jacobs R., Lanfranchi J., 2011. Brassens, les trompettes de la renommée - 240 pp.] En plus de l'évolution de la mise en musique, le refrain se vit également retravaillé, comme le montre l'un des brouillons publiés dans le coffret des Manuscrits de Brassens. Alors prit forme le quatrain immensément connu de nos jours:

Un' joli' fleur dans une peau d' vache,
Un' joli' vach' déguisée en fleur,
Qui fait la belle et qui vous attache,
Puis qui vous mèn' par le bout du cœur...

Ces mots mettent en scène une femme faisant tomber un homme sous son emprise en usant de son charme. Dans ses commentaires, Alain Poulanges insiste sur le quatrième vers - Puis qui vous mèn' par le bout du cœur - qui traduit l'idée que Brassens ne peut concevoir d'être asservi par la volonté d'une autre. [Poulanges A., Tillieu A., 2002. Manuscrits de Brassens. Tome 3: Transcriptions et commentaires - p. 299] En plus de rendre compte d'une certaine sévérité envers la personne qui l'a blessé, il émet donc une critique de la faiblesse des hommes qui laissent une seule et unique femme "prendre le pouvoir" sur eux.

L'enregistrement de Une jolie fleur eut lieu dans la soirée (de 17H à 21H) du 28/10/1954 à l'Apollo, le dépôt à la Sacem datant de la même année. Pierre Nicolas (contrebasse) et Antoine Schessa (seconde guitare) jouèrent sur les deux prises qui furent mises en boîte par Jean Bonzon et Pierre Fatosme. Dans Brassens (1991), André Sallée indique que le choix se porta sur la deuxième avec montage d'une reprise d'extrême fin. La chanson fut publiée pour la première fois sur le 78T Polydor 560.496 (dépôt légal à la Bibliothèque nationale effectué au début de l'année 1955), avec La première fille en face B. Elle prit place ensuite sur le 33T 25 cm Georges Brassens sa guitare et les rythmes - N°3 - Polydor 530.033 (dépôt légal effectué durant les premiers mois de 1955). Jamais son succès ne se démentit, bien que sur le fond, elle fut en partie perçue par les féministes comme une preuve de misogynie de la part de Brassens.

Ell' n'avait pas de tête, ell' n'avait pas
L'esprit beaucoup plus grand qu'un dé à coudre,
Mais pour l'amour on ne demande pas
Aux filles d'avoir inventé la poudre...

Le troisième couplet, cité ci-dessus, suscita des commentaires en ce sens. Pierre Onténiente, interviewé pour le dossier "Spécial Brassens" du mensuel Paroles et Musique N°41 (1984), expliqua que, selon lui, ces vers trouvèrent leur origine dans une boutade, une rigolade au cours d'un repas entre copains. Si l'on replace la signification de ce quatrain dans le contexte de l'histoire que raconte le poème, il est tout à fait plausible de penser qu'il peut être expliqué par le fait que la protagoniste, qui, n'a pas compris les sentiments du narrateur pour elle, ne se rend pas compte du mal qu'elle fait. [Poulanges A., Tillieu A., 2002. Manuscrits de Brassens. Tome 3: Transcriptions et commentaires - p. 299]

A Jacques Vassal, qui lui suggère que ce même couplet pourrait aussi s'analyser comme une critique de l'attitude masculine consistant à faire passer le désir sexuel avant toute autre considération, Lionel Champroux relate: "C'est tout à fait normal: "Au printemps Cupidon fait flèche de tout bois...", comme il dit dans Les amours d'antan, "car le cœur à vingt ans se pose où l’œil se pose". C'est plutôt un constat qu'une critique." [Vassal J., 2011. - Brassens, homme libre - p. 298] Il convient donc ici de bien faire la part des choses, car de misogynie en Georges il n'y eut point: en atteste la célébration ô combien importante de la femme au fil de son œuvre. Citer André Tillieu à ce moment précis est très approprié dans la mesure où, dans Brassens, d'affectueuses révérences (2000), il note que si dans certaines chansons du sétois moustachu, la femme ouvertement infidèle est égratignée, l'homme y est, pour sa part, rarement épargné. Les deux sexes sont donc mis sur un pied d'égalité. Comme l'écrit Jean-Paul Sermonte dans l'éditorial du N°98 de la revue Les Amis de Georges (juillet-août 2007): bien des femmes vous le diront, la peau de vache n'est pas spécifiquement féminine ! Pour conclure à propos de certains mots et expressions utilisés (que René Fallet qualifie de virulents, vengeurs, insolents), Salvador Juan suppute au fil de son analyse que l'auteur-compositeur de La mauvaise réputation "capte et synthétise l'esprit du temps et ses chansons sont le reflet de la société au moins autant, sur d'autres plans que celui des femmes, que le support d'expression de ses propres opinions." [Juan S., 2017. Sociologie d'un génie de la poésie chantée: Brassens - pp. 62-63]

Pour conclure, voici une séquence tirée de l'émission de François Chatel Georges Brassens chez lui à Paris, enregistrée le 31/05/1978 pour être diffusé sur Antenne 2 le 17 juillet de la même année (puis rediffusé le 01/01/1985). Georges y interprète treize chansons dont Une jolie fleur (que l'on retrouve avec Je me suis fait tout petit sur le DVD Georges Brassens: 15 chansons mythiques, paru en 1996 chez Universal), avec quelques nuances à redécouvrir !



*Parmi celles-ci, Nadine Tallier. Brassens et elle se rencontrèrent à l'Olympia en 1954 (le sétois s'y est produit deux fois cette année-là: du 23/02 au 04/03 et du 23/09 au 12/10) où elle fut engagée par Bruno Coquatrix comme présentatrice de spectacles. Dans son livre La baronne rentre à cinq heures (1984), celle qui devint Nadine de Rothschild en 1963 relate qu'elle fut l'inspiratrice de Une jolie fleur, sans que jamais Georges ne le lui eut dit. Un ami lui confia la chose. Mais, la chanson telle que nous la connaissons n'ayant été enregistrée que le 28/10/1954 et interprétée pour la première fois dans la salle du boulevard des Capucines en 1955 (Georges y donna une série de récitals du 06 au 27/10), il est permis de nourrir de sérieux doutes sur cette version des faits. Dans Les hommes de ma vie (2007), Nadine de Rothschild dit cette fois une histoire bien différente: Brassens, parce que la dame eut décliné successivement toutes ses invitations à dîner, pensa peut-être - la prudence est de mise - Une jolie fleur en adéquation avec elle et la lui chanta un soir d'octobre 1955 avant d'entrer en scène à l'Olympia: "Écoute cette chanson, elle est pour toi."

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