A propos de ce blog

C'est durant ma petite enfance que j'ai découvert l’œuvre de Georges Brassens, grâce à mon père qui l’écoute souvent durant les longs trajets en voiture. Sur la route des vacances estivales, j'ai entendu pour la première fois Le Petit Cheval alors que je n'avais que 4 ans. C'était en août 1981. Au fil des années, j'ai découvert bien d'autres chansons. Dès l'adolescence, Georges Brassens était ancré dans mes racines musicales, au même titre que Jacques Brel, Léo Ferré, Barbara et les autres grands auteurs-compositeurs de la même génération. M’intéressant plus particulièrement à l’univers du poète sétois, je me suis alors mis à réunir ses albums originaux ainsi que divers ouvrages et autres documents, avant de démarrer une collection de disques vinyles à la fin des années 1990. Brassens en fait bien entendu partie. Cet engouement s’est accru au fil du temps et d’évènements tels que le Festival de Saint-Cyr-sur-Morin (31/03/2007) avec l’association Auprès de son Arbre. A l’occasion de la commémoration de l’année Brassens (2011), j’ai souhaité créer ce blog, afin de vous faire partager ma passion. Bonne visite... par les routes de printemps !

J'ai rendez-vous avec vous

"Chaque fois que je chante une chanson, je me fais la belle." Georges Brassens

mercredi 12 juillet 2017

"Elle est quand même formidable, la Mone... !"

"J'ai entendu votre émission sur Radio-Luxembourg à propos de Monique Morelli et de mes chansons... c'est un choc... Je vais entrer (dans sept jours) dans ma 88e année et c'est un bol de vitamines (naturelles) que j'ai bues." [Lamy J.-C., 2002. Mac Orlan - L'aventurier immobile - p. 213]

C'est dans une lettre datée du 16/02/1969 que Pierre Mac Orlan adresse ces mots élogieux à Max-Pol Fouchet après avoir écouté son émission Journal musical d'un écrivain. Figurant parmi les plus célèbres interprètes des chansons de l'ermite de Saint-Cyr-sur-Morin (77), Monique Morelli, née Monique Dubois le 19/12/1923 à Béthune (62), commune du Pays des Géants, était montée à Paris après d'infructueuses études de Pharmacie. Ayant découvert le milieu du théâtre au Vieux-Colombier avec Henri Rolland puis travaillé au Cirque d'hiver, elle s'était lancée dans la chanson à la fin des années 1940, sur les conseils de Sacha Guitry qui avait eu l'occasion de l'entendre. Son répertoire réaliste, inscrit dans la lignée d'Aristide Bruant, de Damia et de Fréhel (rencontrée dans un estaminet de la rue Mouffetard et à qui elle avait consacré son premier disque en 1957: Hommage à Fréhel - Columbia FSX 125), l'avait d'abord fait connaître aux Escarpes, au Grand Jeu, à l'Aligot, à La Rose Rouge, puis au Saint-Yves. Morelli avait ensuite entamé le circuit des cabarets de la Butte.

Devenue la "Muse de Montmartre", elle s'était mise à fréquenter des personnalités du monde littéraire telles que Louis Aragon, Marcel Aymé (avec qui elle jouait à la belote au restaurant Le Canari, sis au 28 de la rue Tholozé), Pierre Mac Orlan... Ce dernier, à qui elle allait souvent rendre visite à Saint-Cyr-sur-Morin (77), lui avait écrit La fille des bois et nombre d'autres textes que l'accordéoniste et compositeur Charles dit Lino Leonardi mettait en musique. Dès 1958, le musicien natif de Borgo Val di Taro accompagnait sur scène celle qui est devenue sa moitié. Morelli se détournait du style réaliste pour chanter des poètes tels que Louis Aragon, Francis Carco, Jean Clamecy, Tristan Corbière, Gaston Couté, Katia Granoff, Nâzım Hikmet, Pierre Mac Orlan, Jehan-Rictus, Pierre de Ronsard, Pierre Seghers, Paul Verlaine, François Villon...

En témoignent plusieurs disques 25 cm comme Chansons d'Aragon (LD-M-4212), Chansons de Carco (LD-M-4228) et Monique Morelli chante et dit Jehan-Rictus (Les soliloques du pauvre)/Gaston Couté (La chanson d'un gars qu'a mal tourné) (LDZ-M 4280), tous trois parus chez Le Chant du Monde respectivement en 1961, 1962 et 1963. Mais attardons-nous sur Chansons de Mac Orlan (LD-M-4242), sorti lui aussi au Chant du Monde en 1962.



Les textes sont tirés du roman Les dés pipés ou Les aventures de Miss Fanny Hill (1952) et du recueil Chansons pour accordéon (1953). Aussi retrouve-t-on souvent Marceau Verschueren en tant que compositeur, mais également Léo Ferré (La fille des bois), Lino Leonardi (La bonne aventure, La ville morte) et Philippe-Gérard (Les quatre saisons). Quant à Pierre Mac Orlan, il signe une très belle préface au verso de la pochette:

Chansons

Le mot chanson est un titre pour un des plus troublants chapitres de l'histoire de la poésie populaire. Mais le mot populaire est aussi un mot difficile à définir car ses nuances sentimentales ne dépendent que de nous. On peut dire que chacun possède sa chanson qui correspond aux grands et aux petits chocs d'une existence de fille ou de garçon.
J'aime les chansons des rues et des routes pour des raisons inexplicables et si j'écris parfois des chansons, c'est parce qu'elles reproduisent le plus franc de mes expériences. Pour moi, écrire des chansons c'est écrire mes mémoires.
Ce disque que j'aime vous le dira peut-être mieux grâce à Monique Morelli dont l'amitié donne une émotion particulière aux paroles et à la musique. Elle est un témoignage de qualité, un témoin d'une indépendance intelligente et sensible.

En 1962, Monique Morelli et Lino Leonardi achetaient le restaurant Chez Ubu, sis au 23 de la rue du Chevalier-de-la-Barre, et dont l'artiste-imprimeur Maurice l'Hoir était propriétaireLa "Muse de Montmartre" montait alors son propre cabaret en conservant le nom du lieu auquel elle adjoint Chez Monique Morelli. Cette petite enclave rive gauche sur la butte constituait un espace de création et d’expression pour de nombreux artistes parmi lesquels Anne et Gilles, Gilles Dreu, Brigitte Fontaine, Serge Kerval, Colette Magny, Annie Nobel, Pinok et Mato, Jean Sommer... Luc Bérimont y organisait des séances musicales improvisées faisant la part belle à la poésie et qui réunissait dans une même soirée des interprètes comme Jacques Doyen, Hélène Martin, Marc Ogeret, James Ollivier et parfois même Francesca Solleville et Anne Sylvestre.

Dans son ouvrage Le cabaret "rive gauche" - De la Rose rouge au Bateau ivre (1946-1974) paru en 2006, Gilles Schlesser évoque de nombreuses personnalités qui se rendaient Chez Ubu: des hommes de lettres tels que Louis Aragon, François Billetdoux, Antoine Blondin, Georges Brassens, Jean-Pierre Chabrol, Bernard Clavel, Marc Delouze, Bernard Dimey, René Fallet, Max-Pol Fouchet, Nicolas Genka, Robert Giraud, André Hardellet, Pierre Mac Orlan, Pablo Neruda, Jean Ristat, Pierre Seghers, Albert Vidalie... des peintres, à l'instar d'Alain Bonnefoit, Maurice Cahours, Pedro Creixams, Dubuc, Henri Landier, Bernard Locca, Robert Naly ou encore Gen Paul. Il était également possible de croiser le photographe Robert Doisneau.

Patrick Morelli, le fils de la maîtresse de maison, mentionne les spectacles auxquels il assistait. Tout commençait en seconde partie de soirée pour se terminer vers une ou deux heures du matin par le tour de chant de sa mère...

Patrick Morelli: "J'avais 20 ans, je me souviens d'un soir où ma mère entonnait Maintenant que la jeunesse [chanson créée par Lino Leonardi à partir du poème Le cri du butor, de Louis Aragon]. Parmi les volutes de fumée, à la lueur des bougies, on discernait à peine les visages captivés par le chant (...) Ah ! Cette voix à nulle autre pareille, chaude et grave, une voix d'entrailles, âpre et gouailleuse où se mêlent émotion, force et tendresse. Une voix qui vous va droit au cœur, nature, sans concessions ni fioritures. Une voix d'eau-forte ! Et quel personnage ! Cheveux à la Jeanne d'Arc, écharpe rouge à la Bruant, jetée sur la page blanche de sa robe de scène. Une femme généreuse, anarchiste, aristocrate et populaire, esprit libre, nature indépendante, tels ses amis Brassens et Léo Ferré dont elle créa L'Affiche rouge." [Schlesser G., 2006. - Le cabaret "rive gauche" - De la Rose rouge au Bateau ivre (1946-1974) - L'Archipel, Paris: 678 p.]

Chez Ubu était un cabaret jusqu'en 1967, avant de passer au format cabaret-café-théâtre durant plus d'un an: s'y jouait Le moine bleu, spectacle de Charles Cros mis en scène par Patrick Morelli. L’aventure s’arrêtait avec le tournage du feuilleton Mandrin (1972) de Philippe Fourastié, en Yougoslavie. Sur un scénario et avec des chansons originales d'Albert Vidalie, Monique Morelli tenait le rôle principal: La Carline.

Entre temps, une émission lui était consacrée sur la première chaîne de l'ORTF le 19/12/1968. Danièle Sommer l'évoquait via un entrefilet titré Un show pour Monique Morelli et paru un peu plus d'un mois avant dans Télé 7 Jours (09/11/1968). Georges Brassens était l'animateur de ce programme au cours de duquel sa consœur interprétait Il n'y a pas d'amour heureux, enregistrée pour le disque Chansons d'Aragon (LD-M-4212), lequel a été préfacé par Jean Cocteau. On notera que la présente version réintègre la cinquième strophe du poème d'Aragon, que le sétois moustachu avait choisi d'écarter.



C'était la seconde fois que Brassens et Morelli passaient ensemble devant une caméra de télévision. Auparavant, ils avaient participé à l'émission Discorama du 30/09/1961, en compagnie d'Anne Sylvestre et des Chats Sauvages entre autres. Georges y avait interprété Le Temps passé.

Georges Brassens, Pierre Mac Orlan et Monique Morelli à La Moderne (1968) © Musée départemental des Pays de Seine-et-Marne D.R.

L'année 1968 est aussi celle de l'arrivée dans les bacs du 33T 30 cm Pierre Mac Orlan (Arion 30 D 058), réédité sous le titre Chansons du Quai des Brumes (Arion 33.474) dix ans après. Au verso de la pochette se trouvent deux préfaces, respectivement rédigées par l'ermite de Saint-Cyr-sur-Morin et le poète sétois (la première est la reproduction d'une lettre à l'attention d'Ariane Segal, directice artistique chez Arion, la seconde est une dédicace, parue peu après dans la revue Signes). Parmi les musiciens accompagnant Morelli: Pierre Nicolas à la contrebasse. Ce disque, distingué par l'Académie Charles Cros (ce fut le cas également pour le 25 cm Chansons d'Aragon), a très certainement été enregistré quelques mois après la réception donnée par Pierre Mac Orlan à La Moderne à Saint-Cyr-sur-Morin pour ses 85 ans. Les Lettres Françaises du 23/02/1967 ont publié un dossier à cette occasion.



Le 16/03/1969, Brassens et Morelli se retrouvaient aux côtés de Jean-Pierre Chabrol, sur le plateau de L'Invité du dimanche (deuxième chaîne de l'ORTF), avec Jacques Brel, Maurice Choury, Jean Ferrat, Francis Lemarque, Artur London et le guitariste Sebastian Maroto.
 

Le 14 octobre de la même année, Georges effectuait sa rentrée à Bobino. Il allait y rester jusqu'au au 04/01/1970. Plusieurs artistes se sont successivement partagés la première partie: Frida Boccara, Bernard Dimey, Les Enfants Terribles, Henri Gougaud, Daniel Laloux, Claude Luter, Monique Morelli, Robert Rocca... C'est en décembre que la "Muse de Montmartre" a chanté durant trois semaines les poètes qu'elle a toujours appréciés. Dans Les Lettres Françaises du 02/12/1969, René Bourdier relate l'évènement dans un article au titre évocateur: A Bobino - Monique Morelli sort de sa nuit. A noter qu'un enregistrement stéréo a été réalisé lors du passage de la chanteuse à Bobino mais n'a pas été publié de son vivant. Il existe un disque d'épreuve inédit dont l'éditeur EPM avait annoncé la publication sur CD en 1996 (référence EPM 983842), mais qui est finalement resté dans les tiroirs. [Succession Monique Morelli, Chanteuse de Montmartre - Catalogue. Paris, Ader Nordmann, 2006]

Dans le courant des années 1970, Monique Morelli se faisait plus discrète. On la voyait apparaître dans le film Vivre ensemble (1973) de Anna Karina, mais aussi sur les planches avec la pièce Barbe-bleue et son fils imberbe de Jean-Pierre Bisson, jouée au Théâtre de Nice en 1975 ainsi qu'au Théâtre Récamier (Paris 7e) en 1976. Côté chanson, elle se continuait à se produire dans divers salles lieux comme par exemple le cabaret Au Temps Perdu à Saint-Germain-des-Prés et le café-théâtre Le Ruisseau à Saint-Félicien (07), en 1979. A ce sujet, un intéressant témoignage de Christian Freyburger, dans le Hors-série N°103 de Télérama: Brassens - Un copain d'abord (2001)*. L'auteur raconte ses souvenirs d'un récital du duo Morelli-Leonardi dans un petit bistrot des Halles, au début des années 1970. Il avait fait, à cette occasion, une rencontre fortuite mais marquante:

Christian Freyburger: "Un soir vraiment pas comme les autres, alors qu'appuyé sur le zinc du bar j'écoutais ce tour de chant que je connais encore par cœur, je sentis un bras sur mon épaule et une voix à mon oreille: "Elle est quand même formidable, la Mone... !" Réussissant à vaincre l'entassement dans lequel nous étions, je me retournais et m'aperçus que c'était Georges Brassens."

Le sétois était certainement venu incognito, assister à ce spectacle intimiste donné par la fille de Béthune. Un autre témoignage, que Didier Goux nous fait partager sur son blog, nous fait remonter à 1979 ou Monique Morelli donnait un récital dans la petite salle parisienne de la Cour des Miracles, entourée de Lino Leonardi à l'accordéon et Pierre Nicolas à la contrebasse. Comme à son habitude, elle chantait les poètes de son répertoire, toujours resté ambitieux. A l’image de Georges Brassens ou de Léo Ferré, Monique Morelli a contribué à faire connaître de nombreux poètes par son talent...

- Un grand merci à Pierre Poma, à Noëlle Rain et ses collaborateurs(-trices) du Musée départemental des Pays de Seine-et-Marne, aux membres de la Société d'Histoire et d'Archéologie Le Vieux Montmartre, ainsi qu'à Jean-Pierre Fassbender et Christian Mela pour leur collaboration à la rédaction de cet article ! -


*Il s'agit de la nouvelle édition du Télérama Hors-série N°T 2096, paru le 01/10/1991. On notera la première de couverture ainsi que les illustrations originales des Chats Pelés.

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