Nous sommes en 1950. Paris compte quelques quatre cents cinémas, dont une quarantaine de salles d’exclusivités principalement sur les Champs-Élysées et les Grands Boulevards. La décennie qui commence sera l’Âge d’or de ces salles parisiennes qui font le bonheur des spectateurs en proposant des films d’aventures, des westerns, des policiers mais également des comédies et des romances en tous genres. La première française d’Autant en emporte le vent, de Victor Flemming, a lieu le 29/12/1950 au Grand Rex, fondé par le producteur Jacques Haïk et inauguré le 08/12/1932. Durant la séance, le projectionniste joue avec son objectif pour agrandir l'image de quelques mètres durant les scènes d'incendie. Les spectateurs de la mythique salle dirigée à l’époque par Jean Hellmann vont alors figurer dans les premiers à découvrir le CinémaScope. Les grands acteurs et grandes actrices françaises du moment sont également ovationnés et figurent sur les affiches des nombreuses salles de quartier. On peut ainsi aller voir La Marie du port, de Marcel Carné d’après le roman éponyme de Georges Simenon prépublié en feuilleton dans le quotidien Le Jour du 15/01 au 06/02/1938, avant d’être disponible en librairie dans les mois qui suivirent. Le succès du film arrivé sur les écrans le 18/02/1950 contribuera au retour au succès public de Jean Gabin qui deviendra le patriarche du cinéma français. Citons également la troisième adaptation – cette fois-ci avec Fernandel dans le rôle principal – de Topaze, de Marcel Pagnol, sur les écrans le 02/02/1951.
Le même mois, Brassens effectue également sa demande d'adhésion à la Sacem en qualité de compositeur, sous le parrainage de celui qui enfanta Clopin-clopant (paroles de Pierre Dudan) et de Marc Lanjean, créateur d’Arsenic blues, musique du film de Claude Boissol La Peau de l'ours (1957), empruntée l'année suivante pour créer le célèbre générique de la série télévisée Les Cinq Dernières Minutes. Le formulaire dûment rempli (George a d’abord sollicité une adhésion comme mélodiste, puis a finalement indiqué "compositeur") et signé par toutes les parties est daté de mai 1952. À noter également la feuille de désignation des œuvres jointes à la demande. La date indiquée sur celle-ci est celle du 31/07/1952. Quant aux chansons listées, elles sont au nombre de douze: Maman, papa, Brave Margot, Les amoureux des bancs publics, La mauvaise réputation, La file indienne, Perpendiculairement [écrite en 1944, restée inédite ; texte publié par Jean-Paul Liégeois en 2007 dans Georges Brassens - Œuvres complètes], Hécatombe, Le fossoyeur, La chasse aux papillons, Corne d’auroch, J’ai rendez-vous avec vous et Le parapluie.
Tandis que Brassens passe son examen d'entrée*2 à la société sise au 10, rue Chaptal (Paris 9e), Bruno Coquatrix exploite de son côté l’Olympia en tant que salle de cinéma dans un premier temps. Puis il y produit progressivement des opérettes à partir de 1953, année au début du printemps de laquelle le sétois moustachu voit prononcée son admission à la Sacem. Très précisément le 25/03/1953*3. Il signe son acte d'adhésion aux statuts de la société le 20/04. Cette démarche est suivie sept mois plus tard d’une seconde : la signature de son acte d'adhésion aux statuts de la SDRM en qualité d’auteur-compositeur, le 18/11. Peu avant, Brassens passe un contrat le 29/05/1953 avec Jean Bourbon, donnant à ce dernier les droits d'exclusivité pour l'organisation de ses spectacles et tournées. Bourbon a ses bureaux au 18, rue Pigalle, à deux pas de la chambre de bonne de Pierre Onténiente qui se situe au 36. Celui que son ami Georges surnommera bientôt Gibraltar commence alors à travailler le soir avec Bourbon, s’occupant de l’expédition des affiches, aidant à l’organisation des tournées. Il apprend un métier qui deviendra ensuite le sien à plein temps.
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© Anonyme – Juillet 1926 |
À partir du 19/02/1954, c’est Georges Brassens, accompagné pour la première fois depuis ses débuts chez Patachou, par Pierre Nicolas, qui est la vedette de la deuxième affiche de l’Olympia. René Fallet signe le programme. En première partie, des numéros visuels, comiques, ainsi que d’autres prestations avec un groupe de danseurs, les Latin Bob Stars, le magicien Géo Teros, Les 5 Viganos, Les Chivers, Gasty, Les Heinkes, Ina et Bert, Claude Luter et son orchestre, Jean Poiret et Michel Serrault puis le chansonnier, imitateur et humoriste Jean Valton. La vedette américaine est la chanteuse franco-belge Tohama qui interprète notamment Le beau tambour-major, Ma petite folie, Moulin-Rouge, Fanfan la tulipe et Il peut pleuvoir (une des premières chansons de Jacques Brel, à paraître en novembre 1954 sur le 78T Philips N 72.207 H avec C’est comme ça). [Boulard G., 2008. Brassens passionnément – p. 199] Brassens, qui a vu sa carrière décoller en 1952 grâce à Patachou puis Jacques Canetti, est à présent très sollicité. En cet hiver 1953-1954, il donne des récitals dans plusieurs cabarets et salles de la capitale, dont la Villa d’Este (02/12/1953) et le Théâtre de l’Étoile (08/01/1954), temple du jazz avec Rex Stewart, Claude Bolling et Boris Vian. Charles Trenet s’y est produit en 1947 et 1952. Brassens y chante durant la période où Yves Montand donne sa célèbre grande série de concerts immortalisée par le double album, Théâtre de l’Étoile - Récital (Odéon OSX 101/102). Dans les mêmes temps, le sétois moustachu est à l’affiche du spectacle Nouvelles têtes et Faux nez aux Trois Baudets et dont la dernière a lieu le 26/01/1954. Il revient une ultime fois sur la scène de l’établissement de Jacques Canetti le 30/01/1954, à l'occasion d'un Gala de l'École Supérieure de Commerce (ESC). Le lendemain, il fait un aller-retour à Lille pour un Gala des Étudiants. Puis le 02/02/1954, Brassens chante à Paris dans le cadre du Gala du Syndicat des Industries Énergétiques.
Le 06/02/1954, c’est à Lyon que la tournée organisée par Jean Bourbon emmène Georges. Il passe la nuit puis une partie de la journée du lendemain chez son ami Roger Toussenot qui le relate dans ses Notes sur Georges Brassens (1952-1954): Visite de Brassens. Assez longuement parlé. Son œuvre, il me l’éclaire comme malgré lui. Impression inoubliable. Il paraît, tel un messager des enfers, dépouillé, suant, venant d’ailleurs et aussi seul que toujours. [Marc-Pezet J., 2001. Georges Brassens - Lettres à Toussenot 1946-1950 - p. 194] Le soir du 07/02/1954, le sétois moustachu chante à Saint-Étienne puis retourne dormir chez Toussenot. Tous les deux ont à nouveau une discussion passionnée sur divers sujets le 08/02, avant le départ de Georges: Conversation très animée et très fertile avec Georges, avant son départ pour Paris. Je lui ai confié l’émotion de la veille, par approximations dont je pense qu’il a saisi l’essence. Grand bonheur de savoir tout cela. Planitude et ferveur dans l’espace de la Pensée et de l’amitié. [Marc-Pezet J., 2001. Georges Brassens - Lettres à Toussenot 1946-1950 - p. 194] Il reste ensuite deux dates à Georges Brassens, lesquelles vont concourir à lui permettre de roder son tour de chant en vue de son premier passage à l’Olympia: le 14/02 à Chamonix et le 15/02 à Megève. Ces deux soirées sont marquées par une défaillance vocale de l’artiste qui est touché par les maux de l’hiver. Ainsi le relate Le Dauphiné Libéré avec deux articles respectivement intitulés Chamonix – Le gala des Moniteurs fut une réussite (15/02/1954) et Megève – Cohue au Casino pour entendre Georges Brassens (15/02/1954). On notera que le premier est loin d’être élogieux et, si le journaliste pardonne bien volontiers à Brassens ses problèmes de santé, il lui reproche en revanche l’usage de gros mots dans ses chansons ainsi que sa manière bien à lui se saluer son public. Autre grief envers Georges : son cachet demandé en intégralité tandis que son récital a été écourté de moitié. Chacun, est ici laissé libre d’interpréter ces faits.
Le 19/02/1954, après une courte nuit, Brassens, toujours malade, se rend compte qu’il est complétement aphone. Prévenu, Bruno Coquatrix trouve alors en quelques heures une parade: engager pour quelques représentations les duettistes Patrice et Mario qui viennent d’achever une tournée en Belgique. Après avoir regagné Paris en toute hâte, ces derniers remplacent donc le sétois moustachu le soir-même au pied levé. Si le programme est, dans son ensemble, loué par la presse, on notera de dures critiques envers les deux duettistes, tandis que Poiret et Serrault obtiennent, eux, les faveurs des journalistes. Ainsi en est-il dans Arts, avec un article daté du 24/02/1954 et intitulé Claude Luter à l’Olympia. De même dans Le Parisien du 25/02/1954 où Jean Jouquey titre AVEC CLAUDE LUTER à l’Olympia - Saint-Germain-des-Près a conquis les Boulevards. On notera ici que l’absence de Brassens est mentionnée. Et c’est Claude Luter qui est mis à l’honneur. Ce n’est pas toujours le cas au fil des premiers comptes-rendus médiatiques du second programme de l’Olympia. En effet, certains journalistes n’ayant probablement pas assisté à l’intégralité du spectacle ont malgré tout mis en exergue le "triomphe" de Brassens !
Celui-ci devient réel à partir du 23/02, l’indisponibilité du sétois moustachu ayant heureusement été de courte durée. Ayant maintenant les moyens financiers pour avoir un musicien accompagnateur, il sollicite Pierre Nicolas ce jour même – selon les auteurs les plus pointus – en passant le voir à l’improviste à son appartement situé près de la Place d’Italie. Il est aux alentours de 11H et le contrebassiste, qui est présentement en contrat avec le Crazy Horse Saloon, s’apprête à passer à table avant de se préparer pour ses prochaines prestations musicales. Il tombe des nues en entendant la demande de Brassens… qu’il va accepter aussitôt, devant rompre de fait son contrat avec le cabaret d’Alain Bernardin ! Dans Pierre Nicolas - Dans l'ombre de Brassens (2019), Laurent Astoul (également cité par Bernard Lonjon dans Brassens l’enchanteur (2021)) relate l’échange assez renversant entre les deux artistes qui scelleront définitivement leur collaboration mais ne vont avoir sur le moment que quatre heures pour mettre au point et répéter des chansons que, pour sa part, Nicolas ne connaît pas… Ne se sentant pas suffisamment prêt lorsque commence la grande première de Georges sur la scène de l’Olympia à 15H, il ne joue pas derrière ce dernier et se trouve placé seul dans la fosse d’orchestre. Pour l’unique fois de sa carrière, il voit Brassens de face ! Tous deux sont applaudis jusqu’au 04/03/1954. Ci-dessous, la séquence 1954: Brassens à l'Olympia (09/08/2017), issue du podcast Brèves histoires de la culture, émission de Jérôme Clément qui propose une traversée de l'histoire de la culture française à la radio.
Bien qu’il soit ardu de reconstituer la liste des chansons interprétées, on peut supposer que celles des deux premiers 33T 25 cm ̶ Georges Brassens chante les chansons poétiques (...et souvent gaillardes) de... Georges Brassens (Polydor 530.011) et Georges Brassens interprète ses dernières compositions - 2e Série (Polydor 530.024) ̶ sont à l’honneur, mais aussi quelques autres à paraître en fin d’année sur Georges Brassens - sa guitare et les rythmes - N°3 (Polydor 530.033): La mauvaise herbe, Une jolie fleur (dans une peau d’ vache), Je suis un voyou, Le mauvais sujet repenti, P… de toi… C’est en tous cas ce qui semble ressortir de deux autres articles de presse, à commencer par Le deuxième programme de l’Olympia, signé Alain Guérin dans L’Humanité du 26/02/1954 et qui n’est pas tendre non plus avec Patrice et Mario, tout comme avec Tohama. Mais c’est tout particulièrement l’article humoristique du Canard Enchaîné, signé du pseudonyme collectif Jérôme Canard en mars 1954, qui nous donne le plus d’informations sur le tour de chant de Brassens. Intitulé À la Rôtissoire – Un gorille nommé Brassens, ce rapport du gendarme Lebœuf sur le scandale de l’Olympia va par ailleurs à l’encontre des critiques acerbes sur la première partie du spectacle… à moins que ce ne soit pour mieux développer par la suite un réquisitoire contre Georges Brassens que Pierre Desproges aurait rêver d’écrire !
Il est intéressant, à ce moment du récit, de mentionner plusieurs témoignages qui nous donnent une idée de la véritable consécration qu’a connu Georges dès son premier passage dans la salle du 28, boulevard des Capucines, laquelle aura été comble à chaque date. Jean-Pierre Chabrol nous raconte par exemple qu’à une fin d’entracte, tandis qu’il s’apprêtait à revenir sur scène tout en bougonnant "Rude métier !", Brassens entendit soudain dans la fosse, le grand orchestre entamer un pot-pourri de ses premiers succès.
Georges Brassens: "Écoute Jean-Pierre, écoute. Pendant l’Occupation, je me suis payé une place pour Charles Trenet. À l’entracte, au balcon, j’attendais que s’ouvre le rideau rouge. L’orchestre a attaqué Je chante, C’est la vie qui va, des airs que le public reconnaissait au passage et je me disais: "Qui sait, pour toi aussi peut-être un jour, trente musiciens attaqueront un pot-pourri de tes chansons." [Boulard G., 2008. Brassens passionnément – p. 200]
Georges est alors monté sur la scène sa guitare à la main, tandis que derrière le rideau rouge, deux mille personnes fredonnaient Brave Margot. Le romancier, nouvelliste et journaliste colombien Gabriel García Márquez nous décrit ce qu’il a vécu dans Notas de prensa, 1980-1984 (1991): "Je ne l’ai vu en personne qu’une seule fois, lors de sa première prestation à l’Olympia, et c’est un de mes souvenirs irrémédiables. Il est sorti d’entre les rideaux comme s’il n’était pas la vedette de la soirée mais un machiniste égaré, avec ses énormes moustaches de Turc, ses cheveux en broussaille et des chaussures lamentables, comme celles que devait mettre son père pour aller poser des briques. C’était un ours tendre, avec les yeux les plus tristes que j’aie jamais vus, et un instinct poétique que rien n’arrêtait. "La seule chose que je n’aime pas, ce sont ses gros mots.", disait sa mère. Il était capable de tout dire, et beaucoup plus qu’il n’avait permis, mais il le disait avec une force lyrique qui entraînait tout jusqu’au-delà du bien et du mal. Pendant cette soirée inoubliable à l’Olympia, il a chanté comme jamais, torturé par sa peur congénitale du spectacle public, et il était impossible de savoir si nous pleurions à cause de la beauté de ses chansons, ou de la pitié que suscitait en nous la solitude de cet homme fait pour un autre monde et un autre temps. C’était comme écouter François Villon en personne, ou un Rabelais perdu et féroce."
Ce mal-être de Brassens sur scène ressort également des souvenirs que Roger Morizot nous fait partager. En voici la narration.
Roger Morizot: "La première fois qu’il est passé à l’Olympia, en février 1954, il était déjà très connu, grâce à un public qui le suivait. Il avait gagné ses galons dans les cabarets, au contact direct des gens qui lèvent leur fourchette, ou qui continuent à parler et à rire pendant que l’artiste chante. L’Olympia, à côté de ça, ce devait être du petit lait, me direz-vous. Même pas. Chaque rendez-vous avec le public est un rencart avec la mort. Dans ce premier spectacle, on l’avait entouré de Claude Luter, Jean vallon, Poiret et Serrault, en plus de quelques attractions. Mon premier contact avec Georges fut excellent. J’étais machiniste à l’époque et il aimait mon côté titi parisien. Mon parler franc, parfois cru, lui plaisait. Timide, réservé, lucide, simple, doux, humain. Brassens était au bas mot un être exceptionnel." [Morizot D., 2021. Je les ai tous vu débuter – 30 ans dans les coulisses de l’Olympia – pp. 207-208]
Ces mots qu’il énumère montrent combien il a été marqué par son aisance relationnelle avec le sétois moustachu, quelle que soit la situation. Il loue l’homme empreint d’amitié et d’humanité qu’il décrit ainsi: "Toujours la pipe au bec, toujours un sourire, toujours un mot gentil pour chacun." En témoigne également Nadine Tallier, engagée par Bruno Coquatrix pour succéder à Yvonne Solal et présenter les artistes en vedette américaine et les têtes d’affiches, écrivant elle-même ses textes sur un ton humoristique qui se marie bien avec un côté titi parisien qu'elle perdra par la suite en entrant dans la haute société. Dans sa biographie intitulée La baronne rentre à cinq heures (1984), elle se souvient de la première de Brassens sur la scène du 28, boulevard des Capucines, tandis qu’elle-même a été victime d’un trou de mémoire, plus que probablement provoqué par le trac: "Je me retrouvais dans le noir complet: ne subsistaient dans mon esprit que des fragments épars de mon discours, aucun nom d’artiste auquel me raccrocher, même pas celui de Georges Brassens qui attendait dans les coulisses le moment d’entrer en scène." À la suite de cet épisode éprouvant, la future épouse du baron Edmond de Rothschild éclate en sanglots devant un Brassens médusé qui tente de la consoler en l’entourant de tendresse: "Ne pleure pas, ça nous arrive à tous." À la fin du spectacle, il va la retrouver dans sa loge, avec en main une enveloppe d’où il extrait un trèfle à quatre feuilles séché: "Tiens, Nadine, ce porte-bonheur ne m’a jamais quitté. Je te le donne."
Le mois suivant, tandis que de nouvelles dates attendent Georges qui va poursuivre ses récitals, Bruno Coquatrix propose de nouveaux spectacles qui assurent toujours plus la renommée de l’Olympia, à la suite du succès de l’auteur-compositeur de La mauvaise réputation qu’il tient en haute estime. Dans les mêmes temps, Jean Gabin est sous les feux des projecteurs et voit sa carrière véritablement relancée grâce au film de Jacques Becker Touchez pas au grisbi, qui arrive sur les écrans le 17/03/1954. Son rôle de Max contribue à le faire devenir un "pacha" au physique imposant et au regard sombre, incarnant la plupart du temps un rôle de truand ou de policier, toujours avec droiture, dans des films souvent dialogués par Michel Audiard. On notera par ailleurs la toute première apparition au cinéma de Lino Ventura qui crève littéralement l'écran avec son personnage d’Angelo Fraisier. C’est huit années plus tard qu’il fera la connaissance de Georges Brassens avant de tisser une solide amitié avec celui-ci. Mais revenons en 1954 et plus précisément à l’approche de l’été, qui voit le sétois moustachu signer un contrat daté du 10/06 pour un nouveau passage à l’Olympia programmé du 23/09 au 12/10/1954.
Toutefois, un report est en passe d’être décidé. En effet, Brassens reçoit une lettre de Patachou en date du 30/06/1954 et dans laquelle cette dernière lui demande de la dépanner dans la mesure où elle doit également se produire à l’Olympia mais les créneaux qui lui sont proposés, à savoir en en novembre 1954 ou en janvier 1955, ne lui conviennent pas car elle sera en tournée à l’étranger. À ce sujet, elle évoque New-York ou Londres. Aussi suggère-t-elle à celui qu’elle surnomme "Sauvage" de lui laisser ses propres dates. La célèbre interprète du Bricoleur (boîte à outils) indique avoir en discuté avec Bruno Coquatrix qui a donné son accord et doit en informer Brassens sous peu par courrier. Mais le directeur de l’Olympia lui a également conseillé d’exprimer sa demande directement à Georges, lequel acceptera, par amitié. En haut et à droite de la lettre dont le contenu est reproduit in extenso par Louis-Jean-Calvet dans Georges Brassens (1991), Brassens écrit au stylo à bille rouge "Patachou". Sous l’adresse de celle-ci, imprimée en relief, il ajoute, en lettres capitales "Bien sûr, chère négresse. À toi l’Olympia. Georges Brassens." Calvet émet l’hypothèse qu’il puisse s’agir du texte d’un télégramme envoyé par le sétois moustachu en réponse. Patachou va toutefois changer d’avis et se tourner vers une autre solution. Elle se produira sur la scène du 28, boulevard des Capucines du 11 au 31/05/1955. Brassens, de son côté, gardera donc ses dates du début d’automne 1954.
Le récital de Georges Brassens est composé de quinze chansons dont la liste peut être reconstituée grâce à la presse de l’époque, mais néanmoins à prendre avec une extrême prudence. Par ordre alphabétique: Brave Margot, Chanson pour l’Auvergnat, Le gorille, Hécatombe, J’ai rendez-vous avec vous, Le fossoyeur, Je suis un voyou, La mauvaise herbe, La mauvaise réputation, Le parapluie, La première fille, La Prière, P… de toi, Les sabots d’Hélène, Une jolie fleur (dans une peau d’vache). Il ne m’a pas été possible de retrouver l’ordre exact dans lequel elles ont été interprétées. Plusieurs médias ont cependant souligné que Georges a mis en avant six de ses chansons les plus récentes. Dans Le Figaro Littéraire, sous le titre "Je chante pour les oreilles, pas pour les yeux" dit Georges Brassens et en date du 16/10/1954, Paul Guth retranscrit une interview que le sétois moustachu lui a accordé dans sa loge, tandis qu’il était arrivé plusieurs heures en avance à l’Olympia. Dans la foulée, l’auteur des Mémoires d'un Naïf (1953) a assisté au spectacle. Une première, pour sa part. La description qu’il fait de la prestation scénique de Georges utilisa une comparaison agricole que cite Louis-Jean Calvet dans Georges Brassens (1991): "Il apparaît en scène comme un paysan qui rentre des champs, le soir, pour venir manger sa soupe. Il a la carrure du laboureur qui vient d’appuyer toute la journée, à pleins bras, sur les mancherons de sa charrue. On croit lui voir traîner à ses sabots des mottes."
Retraçant la jeune mais fulgurante carrière de Brassens, il énumère six chansons que ce dernier vient de lancer: Chanson pour l’Auvergnat, Je suis un voyou, La mauvaise herbe, La première fille, Les sabots d’Hélène et Une jolie fleur (dans une peau d'vache). Ont-elles bien été interprétées à l’Olympia en automne 1954 ?
Au moins huit autres articles de presse et deux brèves se font l’écho du second passage de l’auteur-compositeur du Gorille dans le mythique music-hall de Bruno Coquatrix. Le Parisien du 24/09/1954, qui titre Georges Brassens à l’Olympia, puis Le Monde du 25/09/1954, avec un article de Christine de Rivoyre également intitulé Georges Brassens à l’Olympia et qui se montre très enthousiaste dès le départ:
"Enfant terrible et best-seller, Georges Brassens depuis hier fait les beaux soirs de l’Olympia. Hélas ! Il n’y en aura pas plus de vingt… Sitôt ce chiffre accompli, il nous faudra troquer, pour quelques fantaisies sur mesures, quelque charme bien étudié, le savoureux talent de ce vagabond aux moustaches en croc, qui continue à jouer le plus torve des regards sur son auditoire enthousiaste.
En attendant, profitons-en. Profitons de cette grosse voix rustaude raclant les r à plein gosier pour dire des choses subtiles, tendres, amères ou drôles. Profitons de ces musiques qui coulent de sources, profitons de cette poésie."
On remarquera que, dans son appréciation de la première partie, Christine de Rivoyre, loue tout particulièrement Fernand Raynaud, mais aussi Woodrow. Le comique clermontois aura les faveurs de bien d’autres journalistes qui n’apprécieront en revanche pas toujours de la même manière les autres artistes. Citons Marcel Idzkowski qui publie À l’Olympia – Le gorille se meurt… vive Brassens ! dans le numéro du 26/09/1954 de France Soir, Les nouvelles chansons de Georges Brassens, court article (l’auteur n’est pas mentionné) daté du 27/09/1954 et paru dans L’Humanité, Brassens – Ravachol de la chanson ne fait pourtant de mal à personne, signé François Brigneau le 01/10/1954 dans le magazine Semaine du Monde où l’on trouve également une brève d’Yvan Audouard: Je ne vais au théâtre que pour me consoler de ne pas jouer. L’auteur de Recherche de Paul Valéry (1946) et de À Catherine pour la vie (1953) nous raconte une anecdote sur Brassens en coulisses avec un ton humoristique renforcé par le dessin d’un gendarme sur le point d’être saisi par des mains rouges qui pourraient être celles d’un diable. Cette œuvre, digne du Canard Enchaîné (où Audouard officie en étant tour à tour chargé des rubriques théâtrale et littéraire, avant de tenir notamment la chronique de critique de télévision de La Boîte à images, ainsi que la célèbre chronique de contrepèteries intitulée Sur l'Album de la Comtesse), pose le ton en suggérant ce qui attend le public du sétois moustachu. Dans le quotidien suisse La Sentinelle du 01/10/1954, Jean Carlier publie de son côté Georges Brassens et sa guitare, tandis que René Terrier signe dans Le Libertaire, un court article daté du 07/10/1954: Le poète et le flic. Enfin, la revue Radio Cinéma Télévision propose Georges Brassens – L’ours poète, article signé J.-G. M. et daté du 10/10/1954. N’oublions pas une brève de Paris Match, le 30/10/1954, qui relate une très célèbre anecdote reprise dans de nombreux ouvrage sur Georges Brassens et que le lecteur pourra redécouvrir !
Afin de conclure sur cette année 1954 qui aura été celle de la consécration pour Georges, mentionnons la chronique très passionnée de Paul Guth dans la rubrique Cirque, Music-Hall, Cinéma du numéro de décembre de la Revue des Deux Mondes. Le troubadour sétois retrouvera l’Olympia à l’automne suivant et réservera à son public de nouvelles surprises… à découvrir dans un prochain article !
*1C’est tout naturellement que Brassens effectue ce choix pour l’édition de ses partitions de musique dites "petits formats" ainsi que pour faire interpéter ses chansons par d'autres artistes. Il en sera d’autant plus flatté que Ray Ventura était alors l’idole de sa jeunesse. Reconverti dans l’édition musicale après la prestigieuse carrière que l'on sait, l'ancien chef de file des Collégiens (avec entre autres Paul Misraki et Loulou Gasté) s'est associé avec Bruno Coquatrix pour fonder, en 1946-1947, la société Hoche Productions qui produira entre autres deux films de Claude Autant-Lara, En effeuillant Marguerite (1956) et En cas de malheur (1958) - premières apparitions de Brigitte Bardot à l'écran. Par ailleurs, Ray Ventura a proposé à Marc Lanjean la direction d'une des maisons d'édition musicale qu'il a créées à ce moment. Le co-auteur (avec Léona Gabriel) de Maladie d'amour occupera ce poste jusqu'à la fin de sa vie, découvrant de nombreux talents – dont Georges Brassens – tout en écrivant toujours de nombreuses chansons. Pour en revenir au contrat liant le troubadour sétois aux Éditions Ray Ventura, il ne laissera pas que des bons souvenirs car la maison, censée toucher 100% des droits puis en reverser 50% à Brassens, "oubliera" de temps en temps cette formalité. Ceci amènera, de fil en aiguille, à la dénonciation du contrat le 21/03/1957, peu après la création, avec Pierre Onténiente, des Éditions musicales 57.
*2Au moment d’effectuer ses débuts, Brassens n’a pas appris le solfège et ne sait donc pas écrire une partition. Les plus grands spécialistes de la vie et de l’œuvre du sétois moustachu indiquent que malgré cela, il a pu bénéficier d’une dispense d’examen d’entrée grâce à sa notoriété montante ainsi qu'à la caution de Bruno Coquatrix et de Marc Langean. De fait, ce document, bel et bien consultable en ligne sur le site de la Sacem, suscite quelques interrogations quant à son histoire.
*3Auparavant, Brassens déposait ses musiques à la Sacem en devant faire appel au chef d’orchestre et arrangeur Eugène Météhen (1866-1952). Ainsi en a t-il été pour Le bricoleur (boîte à outils), Le gorille, Le mauvais sujet repenti et Le nombril des femmes d'agent. Dans le N°161 de la revue Les Amis de Georges (janvier-février 2017), un article d'Étienne-Henri Chamaron retrace l'histoire de sa découverte d'une lettre jusqu'alors inédite de Georges Brassens, datée du 08/12/1950 et adressée à F. (l'identité de ce destinataire n'a pas pu être retrouvée à ce jour). Dans ladite missive, publiée à l'origine dans un article - Letra inedita de Brassens - de l'édition de 1997 de la revue régionaliste Almanac setòri et reproduite par Étienne-Henri Chamaron qui y adjoint sa propre traduction relue et vérifiée Alain Camélio (Président du Cercle Occitan Sétois) et Philippe Carcassés (hautboïste, interprète de Brassens en sétois), on apprend que l'auteur-compositeur de La mauvaise réputation, mis en
relation avec Léo Campion grâce à un directeur de salle de sa
connaissance dont le nom n'est pas précisé, a probablement connu
Eugène Météhen par ce biais. Ce dernier, tout en posant ses conditions, a accepté d'harmoniser ses mélodies et de les signer. Il est aisé de ressentir, à la lecture des mots de Georges, son opiniâtreté pour faire reconnaitre ses œuvres.
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