C’est sur la scène de Bobino que Georges Brassens débute l’année 1962, présentant ses nouvelles chansons à son public de la célèbre salle de la rue de la Gaîté qu’il affectionne tout particulièrement. Il y est à l’affiche du 11 au 24/01/1962. Dans les mêmes temps, une brève parue dans le N° 270 de la revue mensuelle Promesses, revient sur son Olympia de l’automne précédent. La journaliste qui écrit, sous le titre Pour Georges Brassens un nouveau tour de chant, exprime sa déception vis-à-vis du récital auquel elle a assisté. Elle loue les chansons de Brassens, mais reproche à l’artiste sa manière d’occuper la scène. Sans doute n’est-elle pas en accord avec sa sobriété.
Néanmoins, cela n’empêche pas le 33T 25 cm Georges Brassens N°8 (Philips B 76.512 R) de poursuivre son chemin auprès du public et des médias, puisque suit la tournée Festival du Disque 1962 (avec Roger Riffard, Gilda Gilles, Pierre Louki, Jacques Delord et Anne-Marie Carrière en première partie). Celle-ci amènera le troubadour sétois à se produire dans 32 villes, en commençant à Dijon le 26/02/1962 pour se terminer à Bourges le 02/04/1962. Un peu plus d’un mois plus tard, soit plus précisément le 15/05/1962, Brassens rend hommage à Paul Fort en compagnie de plus de vingt autres artistes au Théâtre Hébertot, situé au 78bis, boulevard des Batignolles (Paris 17e). La soirée, présentée par Jean Cocteau, génère des bénéfices destinés à la sépulture de l’auteur de La Complainte du petit cheval blanc.
Mais il lui faudra malheureusement compter avec de fortes crises de coliques néphrétiques qui le minent depuis maintenant près d’un an et qui vont considérablement perturber ses tours de chant, comme l’explique Doudou Morizot dans Je les ai tous vu débuter – 30 ans dans les coulisses de l’Olympia (2021).
Roger Morizot: "(…) Il était de plus en plus malade mais il assura tant bien que mal. Sans cesse, Coquatrix le sollicitait. En 1962, il l’incita à revenir en lui disant que le public le réclamait et qu’une nouvelle chanteuse avait besoin de lui, qui débutait : Nana Mouskouri… (…) Georges revint mais le spectacle fut pour lui si lourd à porter qu’il vécut un calvaire."
Les dates de ce nouvel Olympia de Georges Brassens suscitent des interrogations, car des divergences apparaissent, dans la littérature. Aussi convient-il de tenter d’apporter quelques éclaircissements. Tout d’abord, la couturière au Cyrano de Versailles est programmée le mercredi 05/12/1962 à 21H, comme l’indique Jeanne Planche à Jean-Louis Gouraud, venu l’interviewer dans la matinée. Leurs échanges seront publiés le lendemain dans Combat, sous le titre À partir de ce soir à l’Olympia – Georges Brassens dira ce qu’il n’a pas fait pour devenir célèbre. Gouraud nous dit que Brassens a pu chanter ses huit nouvelles chansons, malgré ses souffrances. Jeanne qui, durant l’entretien, a réceptionné les médicaments destinés à son protégé, espérait que celui-ci pourrait assurer son tour de chant. À ce sujet, une brève parue dans Le Parisien du 05/12/1962 semble contredire les propos de Jean-Louis Gouraud. Sous le titre Souffrant, Georges Brassens n’a pu chanter, hier, à Versailles, il y est expliqué que la couturière a été annulée et qu’à la suite d’un malaise, Brassens aurait passé la nuit en clinique, espérant pouvoir en sortir le lendemain. La date de publication est à prendre avec une extrême prudence: en effet, compte tenu des évènements relatés, celle du 06/12/1962 serait plus probable. De plus, s’il est certain que la soirée versaillaise a été perturbée, une incertitude demeure sur ce qu’il s’est réellement passé. Soit la couturière a réellement fait l’objet d’une annulation totale, soit elle a simplement été écourtée, ce qui concorderait avec ce que nous dit Jean-Louis Gouraud, à savoir que Brassens a tout de même pu chanter ses huit nouvelles chansons. L'examen de la revue de presse disponible à ce jour ferait toutefois pencher vers la première hypothèse.
Quoi qu’il en soit, sa première à l’Olympia le 06/12/1962 a été maintenue, information corroborée par Raymond Mouly au cours de l’interview que lui a accordé l’auteur-compositeur des Trompettes de la renommée et qui a été retranscrite dans le magazine Salut Les Copains de décembre 1962 sous le titre Un homme libre: Georges Brassens, mais aussi par L’Humanité, en date du 04/12/1962, avec l’entrefilet Georges Brassens: 10 ans de chansons, sans oublier Arts et spectacles qui publie le 05/12/1962 un entretien avec André Parinaud: Georges Brassens: "Pourquoi philosopher alors qu’on peut chanter". En outre, signalons deux séquences interview à l’Olympia, enregistrées le même jour et diffusées sur Paris Inter le lendemain à 13H45 dans Inter-Actualités puis à 0H00 dans Inter-Actualités Minuit.
Georges a donc pu interpréter seize chansons, comme indiqué dans plusieurs articles de presse dont une autre brève du Parisien intitulée Georges Brassens a chanté hier soir. La datation de celle-ci du jour même de l’évènement est toutefois sujette à caution (le 07/12/1962 serait plus plausible). Si l’on ajoute cinq autres titres en rappel, cela porte le total à vingt-et-un en tout. L’ordre sera à peu près le même tous les soirs durant trois semaines, jusqu’au 25/12/1962. Dans Brassens au bois de son cœur (2001), Jean-Paul Sermonte nous précise que Georges chante cette année-là les chansons selon un enchaînement savant qui alterne nouveautés et anciens succès. On trouve la liste sur un document d’archives rédigé de la main de l’artiste (qui indique entre parenthèses la validation de Bruno Coquatrix) et retranscrit en partie dans le N°137 de la revue Les Amis de Georges (janvier-février 2014): J’ai rendez-vous avec vous, Je rejoindrai ma belle, Marquise, L’assassinat, La traîtresse, La marguerite, Je suis un voyou, Si le bon Dieu l’avait voulu, La guerre de 14-18, Les amours d’antan, Le mécréant, Jeanne, Les trompettes de la renommée, La marche nuptiale, Le temps ne fait rien à l’affaire et Hécatombe. En rappel: La Prière, Le testament, Dans l’eau de la claire fontaine, La complainte des filles de joie et Oncle Archibald. Interprétées certains soirs, La chasse aux papillons et Les funérailles d’antan viendront moduler la liste qui sera parfois raccourcie, Brassens y étant contraint par les douleurs qu'il ressent et ne peut parfois pas cacher au public.
Ferré: "Je suis un homme public"
On sent le premier agacé qu’on les fasse régulièrement s’opposer, son confrère et lui (cette mise en compétition se retrouvera dans un article de Lucien Rioux, publié dans la rubrique Variétés de France Observateur le 27/12/1962: Ferré et Brassens: la révolte et la pitié). Aussi, lorsqu’il lui est demandé ce qu’il pense de Léo Ferré, il répond: "Je ne sais pas pourquoi on a voulu nous considérer comme des ennemis. C’est très bon, Ferré. Il suit sa ligne sans s’occuper de rien et je vois très peu de gens capables d’avoir le même courage. Ferré a mis du temps à s’imposer, mais c’est une des personnalités les plus attachantes du monde de la chanson."
Le lendemain de la première de Brassens à l’Olympia, un article de Paris Jour signé Pierre Rey (avec la collaboration d’Alain Pelgrand) et intitulé Les trompettes de Brassens ont bouleversé Salvador Dali nous donne un aperçu des personnalités ayant assisté au spectacle. Sont cités Marcel Carné, Jacques Charrier, Salvador Dali, Philippe-Gérard, Dario Moreno, Magali Noël et Noël-Noël. Le créateur de La Corbeille de pain (1926) est passé rendre visite au troubadour sétois dans sa loge et l’a félicité. La scène a été immortalisée et une photo montrant les deux artistes paraîtra dans une brève du Figaro du 09/12/1962, dont le titre est Deux moustaches, deux écoles.
Une captation a été réalisée cependant que Georges était sur scène, ce qui nous donne aujourd’hui la possibilité de réécouter dix des chansons qu’il a interprétées grâce à l’opus Live in Paris: Georges Brassens Volume 2, uniquement disponible dans un format dématérialisé. Les titres en question sont: Je rejoindrai ma belle, Marquise, La traîtresse, La marguerite, Dans l'eau de la claire fontaine, La guerre de 14-18, Les amours d'antan, Le mécréant, La marche nuptiale et Le temps ne fait rien à l'affaire.
Dans le numéro de L’Humanité paru la seconde semaine de décembre 1962, André Legé revient en particulier sur les nouvelles œuvres du sétois avec un article au titre évocateur: Brassens – Huit chansons dédiées à la vie et à l’amour. On trouve également dans le même hebdomadaire une brève signée G.B. – À l’Olympia – Brassens s’attaque à la publicité abusive – qui s’intéresse aux Trompettes de la renommée et à La guerre de 14-18. Les artistes de la première partie ne sont pas oubliés, surtout Nana Mouskouri, apparemment plus appréciée elle-même que les chansons qu’elle interprète. On apprend également que Brassens souffre toujours de ses reins, bien que cela ne l’ait pas empêché de monter sur scène ni de participer le 07/12 au magazine télévisé d'information Cinq colonnes à la une et d’y chanter Les amours d’antan et Marquise, mais aussi Terre ! de Charles Trenet. Jean-Pierre Reder retrace tout cela chronologiquement dans Brassens ouvre son cœur, retranscription dans Télé 7 Jours en date du 08/12 d’un entretien accordé par l’artiste à l’impasse Florimont la veille de sa première à l’Olympia et auquel Philippe Adler fait référence dans son article publié le lendemain sous le titre Georges Brassens – Gorille, poète et troubadour dans le magazine hebdomadaire féminin belge Bonnes Soirées.
En ce 09/12/1962, une nouvelle et forte crise de coliques néphrétiques contraint Brassens à suspendre son tour de chant. Il doit être hospitalisé. Une photo prise à la fin de la soirée du 07/12 le montrait déjà mal en point, au bras de Bruno Coquatrix qui le soutenait pour l’amener jusqu’à sa voiture. Le cliché en question illustre la brève de Paris-Presse-L'Intransigeant parue trois jours plus tard. Brassens ne veut pas céder: il sera ce soir sur scène en est le titre. De son côté, Le Parisien se fait également l’écho de l’évènement avec quelques lignes sous le titre Brassens a chanté hier. Bien que datée du 11/12, la brève en question a vraisemblablement été écrite la veille.
De son côté, Georges se remet tandis que Mouloudji et Colette Renard le remplacent au pied levé dès le 09/12 (la première matinée pour l’auteur-compositeur de Un jour tu verras, la seconde et la soirée pour celle que l'on surnomme "Irma la Douce", selon une brève consultable en ligne sur la page du centre documentaire de l’Espace Georges Brassens de Sète et vraisemblablement datée du 11/12) en attendant son retour. Attardons-nous pendant ce temps sur deux articles datés du 10/12/1962, signés respectivement Michel Perez pour Combat et Claude Sarraute pour Le Monde. Le premier, Georges Brassens à l’Olympia – Prestige de l’artisanat, loue la sobriété orchestrale des chansons de Brassens, tout en allant à l’encontre du fait de confronter ce dernier à Léo Ferré. Quant au second, Georges Brassens à l’Olympia, il nous donne une analyse mettant en avant la discrétion de l’artiste en parallèle de la signification du texte de sa chanson forte du moment: Les trompettes de la renommée. Un troisième, dont la date précise est indéterminée, paraît dans Paris-Presse-L'Intransigeant sous la plume de Patrick Thévenon qui loue le tour de chant et l'artiste lui-même: Un ange à moustache qui ne cherche pas à épater le bourgeois.
Le 11/12/1962 dans Paris-Jour, Alain Spiraux titre Les plus grandes vedettes s’offrent à remplacer Brassens. En plus des deux noms cités plus haut, il indique que Jacques Brel s’est proposé spontanément. L’Olympia est donc dans l’expectative. Employant le vocable "suspense" devant Bruno Coquatrix qu’il interroge brièvement, celui-ci répond avec une certaine véhémence.
Bruno Coquatrix: "Vous parlez de suspense ! Vous établissez des analogies avec Édith Piaf ! Mais c’est pire encore… Depuis une semaine, Georges Brassens s’est dédoublé. Je connais deux Brassens, qui ne se ressemblent pas du tout. Le premier, on a pu le voir samedi soir. Un Brassens tout feu tout flamme qui vous chante 20 chansons sans reprendre son souffle. Il est gai comme un enfant de 12 ans. Mais sans prévenir, son "calcul" manifeste sa présence.
Alors apparaît le second Brassens. Il a cent ans. Ses traits sont creusés comme ceux d’un vieillard. La douleur le fait gémir et trembler. Sa fièvre monte et dépasse 40 degrés. Il n’y a qu’une seule solution: le coucher et lui faire des piqûres calmantes…
Mais je m’insurge quand on vient parler d’opération d’urgence ! Enlève-t-on un calcul par une intervention chirurgicale que ce calcul se reforme aussitôt. Un seul espoir : que ce calcul s’évacue de lui-même. Cela peut se faire en 48H ou en 3 semaines…"
Comme pour rebondir sur les propos du compositeur de Clopin-clopant, un petit encadré titré Pour ou contre l’opération, placé juste à la suite de l’article, nous donne quelques précisions médicales sur les coliques néphrétiques. Brassens, on l’apprend par un entrefilet signé J. G. et publié en décembre 1962 sous le titre Brassens c’est un courageux dans un journal indéterminé (la coupure de presse est consultable en ligne via la page du centre documentaire de l’Espace Georges Brassens de Sète), a subi en début de mois une petite intervention destinée à lui poser une sonde urinaire. En dehors de cela, pas de passage important sur la table d’opération prévu pour lui, du moins pour le moment. Il reprend avec courage son tour de chant après la journée de relâche de l’Olympia, comme l'on peut le lire dans France-Soir – Paris: Olympia - Sorti de clinique, Brassens triomphe – mais aussi dans quelques lignes publiées dans une revue indéterminée et qui légendent une photo d’un Georges miné par la douleur et appuyé sur le traditionnel piano installé sur la scène.
Deux articles de presses datés du jour suivant nous donnent de nouveaux comptes-rendus. Le Canard Enchaîné loue lui aussi Les trompettes de la renommée sans oublier La guerre de 14-18. L’hebdomadaire, sous une plume anonyme qui signe par l’initiale T., suggère au sétois de s’intéresser à l’auteur de La chanson d'un gâs qu'a mal tourné (1928) en titrant De Georges Brassens à Gaston Couté. Cette rencontre artistique ne se fera sur aucun plan, bien que les œuvres du second figurent en bonne place dans la bibliothèque du premier. Peut-être même aussi l’essai de Roger Monclin Gaston Couté, poète maudit, tout récemment paru et cité dans l’article. De son côté, Jean Jouquey dit dans Le Parisien son appréciation des nouvelles chansons de Brassens, ainsi que de la prestation de Nana Mouskouri. Il se montre bien plus clément avec elle que ne l’a été son confrère Michel Perez. En revanche, il goute nettement moins les textes des chansons de Gilda Gilles. Par ailleurs, Jouquey met une bonne note aux attractions et aux dessins de Siné. Son article, dont le titre est Brassens à l’Olympia: retour aux sources de la poésie, évoque brièvement en introduction les soucis de santé de Georges.
Ce dernier reçoit ce même 12/12/1962 une lettre de soutien de Pierre Mac Orlan. Toujours souffrant, il a exprimé son souhait d’annuler son passage, mais la location marche si fort qu’on lui a fait comprendre que ce serait une catastrophe. Salle comble pour chacune des dix représentations hebdomadaires, soit six soirées et quatre matinées. Pour finalement respecter son contrat, Brassens, sous surveillance médicale en établissement hospitalier l’après-midi, se rend chaque soir en ambulance devant l’entrée des artistes de la rue Caumartin et se fait administrer une piqure antidouleur par son médecin (qui restait en coulisses) avant d’entrer en scène [Lonjon B., 2021. Brassens l’enchanteur – p. 289], comme le montre une des photos d’un célèbre reportage de Robert Doisneau, qui sera abordé plus bas. En outre, Roger Morizot est témoin de ces moments très difficiles:
Roger Morizot: "(…) Il arrivait à 20 heures à l’Olympia, transporté par une ambulance. Dans sa loge, on avait disposé un canapé pour qu’il puisse s’allonger avant d’entrer en scène. Je m’étais donné pour consigne de demeurer à ses côtés jusqu’à ce moment. Il avait parfois des crises terribles. Il s’allongeait par terre et je lui passais des gants de toilette à l’eau de Cologne sur le front. Il fallait attendre que la douleur cesse et surtout ne pas lui parler. Au bout d’un moment, il se redressait, il souriait, ses couleurs revenaient et le gros nounours se remettait debout. Après avoir respiré un grand coup, il prenait sa guitare. Nicolas, son fidèle accompagnateur, lui souriait à son tour, et nous accompagnions le héros sur scène en priant pour qu’il ne flanche pas. Là, Brassens faisait son tour de chant. Planqué derrière les rideaux, je l’observais et je voyais que par moment il redevenait blême. Il savait qu’une autre crise allait arriver, mais il tenait la rampe. Le public, lui, ne se doutait de rien. À la fin du spectacle, une ambulance ramenait le triomphateur de la soirée à l’hôpital. Jusqu’au lendemain, où le même scénario se répétait…"
- Ce soir, je n’y vais pas, me disait-il lorsque j’allais lui rendre visite dans sa chambre de malade, où il se sentait bien seul…
J’essayais de le raisonner, mais avec le recul, je trouve cela inhumain de ma part et de celle de Coquatrix. On aurait dû déchirer son contrat. Cela a continué comme ça pendant pas loin d’un mois." [Morizot D., 2021. Je les ai tous vu débuter – 30 ans dans les coulisses de l’Olympia – pp. 210-211]
La presse se fait de plus en plus l’écho des douleurs effroyables que Brassens endure et de la perte de poids qui en découle. À l’instar de M. Le Houbie dans le N°9 du magazine TelStar le 13/12/1962. Son article fait la une, avec une photo de Georges accompagné du titre Le drame secret de Brassens. Page quatre, il annonce Un mal terrible menace la carrière de Brassens. On peut lire entre autres les lignes suivantes, conclues via une déclaration de Brassens citée par le Professeur François-Bernard Michel dans son essai Cancer: à qui la faute ? (1987): "Blême, le visage crispé de douleur et ruisselant de sueur, il s’est écroulé dans les bras de ses amis en sortant de scène lors de sa première à l’Olympia. Au cours des derniers mois, il a perdu pas moins d’une trentaine de kilos. La presse à scandales s’est emparée de son amaigrissement. Il coupe court à toute fausse interprétation et écrit à Roger Delpont. Le cousin de son ami Henry, journaliste à Montpellier: "Pas plus de cancer au rein qu’au zob. Ces marseillais, quels exagérateurs ! J’ai une pierre dans l’uretère aussi dure que la cervelle des méridionaux mais c’est tout… Évidemment, si mes parents apprennent par cette conne de rumeur publique que je suis à l’article de la mort, ça va leur foutre un sacré coup. Heureusement que je vais m’amener dans quelques jours..."
Se souvenant de cet épisode très désagréable de sa vie, le sétois moustachu répondra quelques années plus tard aux médias en écrivant et en composant Le bulletin de santé. Mais pour l’heure, sont état suscite l’inquiétude de son entourage. Jean-Michel Boris qui, tout comme Roger Morizot, le suit lors de chacune de ses prestations scéniques, y va de son témoignage.
Jean-Michel Boris: "Lui qui ne se maquillait pas entrait en scène avec un visage cadavérique, de grosses gouttes de sueur lui perlaient au front… Comment pouvait-il tenir la scène avec cette douleur ? (…)" [Calvet L.-J., 1991. Georges Brassens – p. 178]
De même pour Paulette Coquatrix qui, à plusieurs reprises, accueille Georges chez elle à sa demande, afin qu’il puisse se reposer à l’écart de la place publique. Connaissant son problème de santé pour avoir connu le même auparavant, elle met aisément le sétois en confiance. Ses souvenirs sont exprimés dans son livre Les coulisses de ma mémoire (1984).
Paulette Coquatrix: "Voir cet homme, qui semblait solide comme un chêne, souffrir de façon aussi atroce m’était insupportable. Il était au courant de mon opération du rein, savait que je comprenais ses douleurs et n’éprouvait aucune gêne à se laisser aller devant moi.
Il ne tenait que par sa volonté, qui était grande, n’en pouvait visiblement plus, mais ne voulait pas interrompre son spectacle. Ça aussi, c’est une caractéristique des grands. Les aléas, les ennuis, la souffrance ne les font pas renoncer. Ils résistent, quel que soit le prix qu’ils doivent payer.
D’accord avec lui, j’ai téléphoné au professeur Couvelaire qui m’avait soignée. Celui-ci a aussitôt pris la situation en main. Tous les soirs, après son tour de chant, Georges partait à la clinique de la rue Jouvenet*1 et n’en ressortait que le lendemain pour rentrer en scène. Pendant la journée, on lui administrait les soins que nécessitait son état."
Le 14/12/1962 a lieu l’enregistrement de l’émission Dimanche dans un fauteuil. Diffusée deux jours après sur Paris Inter, elle inclut des séquences que les spécialistes supposent, avec une certaine prudence, être des extraits du spectacle de Georges Brassens à l’Olympia. On l’entend chanter Les trompettes de la renommée. Par la suite, une brève parue dans Télé 7 Jours le 15/12 fait allusion à sa santé en évoquant les impacts de la douleur sur son visage. À la même date, La Discographie française confronte le tour de chant de Léo Ferré à celui de son confrère. Deux analyses dont il ressort des impressions aussi différentes que leurs titres respectifs: Léo Ferré: Vanitas vanitatum et Des trompettes mal embouchées mais qui sonnent la victoire !. La grande qualité des œuvres de Léo Ferré est reconnue, mais sa manière d’être en scène et de faire passer ses chansons sont plus discutées, a contrario d’un Brassens impertinent, polisson mais dont la bonhomie, la générosité et l’humour plaisent au journaliste. Le 18/12/1962, c’est autour de Paul Carrière de publier dans Le Figaro un compte-rendu élogieux notant l’absence, cette fois, de chansons sur le thème de la mort, parmi celles de la nouvelle cuvée. Il conclut son article, titré À l’Olympia – Brassens 62: grand cru, en se montrant en revanche mitigé au sujet de la première partie. Roger Riffard et Siné n’ont pas ses faveurs, contrairement au numéro de Rudy Cardenas et à la prestation de Nana Mouskouri.
Sur probable commande de Georges Lafaye, directeur artistique de Philips, Robert Doisneau promène son objectif le 19/12/1962 sur le fronton de l’Olympia mais aussi dans la loge qu’occupe Brassens, afin de saisir des moments d’intimité, laissant à l’intuition la part belle: le troubadour sétois accordant sa guitare, les moments de détentes avec les amis Jean-Pierre Chabrol et Jean Bertola, les propos échangés avec Bruno Coquatrix, la solitude avant le concert. Certains de ces clichés seront publiés dans divers ouvrages, puis exposés du 07/10 au 31/12/2011 à l’Espace Georges Brassens de Sète et à la Chapelle du Quartier Haut. Une intéressante brochure sera éditée, pour présenter l’évènement baptisé Brassens vu par Doisneau.
Le 21/12/1962, dans le magazine Elle, Jacqueline Cartier publie la retranscription d’une interview accordée par Georges entre un de ses récitals sur la scène du Music-hall de Bruno Coquatrix et une séance de soins en clinique. Le rendez-vous a été fixé à 14H devant le 280, boulevard Voltaire (Paris 11e). Très ponctuel, l’artiste est arrivé en DS noire et a entraîné la journaliste dans un petit bistrot désert où s’est tenu l’entretien avant que Pierre Onténiente ne revienne chercher son ami. Déjà 10 ans… Monsieur Brassens…, c’est le titre de l’article, fait un très bref retour sur la première du 06/12 et développe surtout le sujet des ennuis de santé de Brassens. Celui-ci donne des détails dès le début de l’interview puis parle de son univers, de l’élaboration de ses chansons, de son trac sur scène.
Puis le lendemain dans Paris-Match, on trouve deux brèves, l’une retraçant rapidement la prestation du sétois sans oublier la première partie du spectacle, la seconde évoquant Sacha Distel qui succèdera à Brassens à partir du 27/12, comme indiqué dans le programme. Parmi les chansons qu’il chantera figure Le myosotis, écrite et composée par ce dernier qui l’a ensuite offerte à son confrère. Elle a fait l’objet d’un 45T (RCA Victor 45.269) du neveu de Ray Ventura paru en octobre de l’année en cours avec Tu exagères (Charles Aznavour) en face B. L’enregistrement en public figurera, lui, sur le 33T Sacha Distel à L'Olympia (RCA Victor 430 110 S) qui arrivera dans les bacs en janvier 1963.
Juste après la dernière de Georges Brassens à l’Olympia et plus précisément le 26/12/1962, est diffusée l’émission radiophonique Music-Hall De France (de Paris), produite par André Blanc et qui retransmet des extraits du spectacle: cinq chansons peuvent être entendues: Dans l'eau de la claire fontaine, Marquise, Jeanne, Pénélope (il ne m’a pas été possible de déterminer si cette chanson a bien été incorporée certains soirs à la liste afin de la faire varier) et La marche nuptiale.
On relèvera encore trois articles qui concluront la revue de presse étudiée ici. Le premier, publié le 29/12/1962 dans La Tribune Socialiste, est signé Michel Joch et a pour titre Brassens à l’Olympia – Copain Georges. Mettant en avant le 33T 25 cm Georges Brassens N°9 (Philips B 76.563 R), il adopte un ton élogieux, tout comme La Vie Parisienne, qui titre sobrement À l’Olympia – Georges Brassens. Dans ces lignes, datées de janvier 1963 et qui ne sont pas signées, la première partie du spectacle tient sa place et Jacques Courtois ainsi que Rudy Cardenas ont les honneurs, contrairement aux présentateurs Noële Noblecourt et Julien. Enfin, Anne-Marie Prouteau publie dans Le soir Illustré le 10/01/1963 un assez long article intitulé Brassens à l’Olympia: Il a même conquis les fans de Johnny Halliday [sic]. La journaliste fait un retour sur la rentrée de Georges Brassens à l’Olympia (sans omettre de parler de ses problèmes de santé ainsi que l’annonce – en réalité un rappel – du décès de sa mère, Elvira, survenu le 31/12/1962 au petit matin), ses débuts, l’élaboration de ses chansons et leurs thématiques. Détail intéressant: Prouteau nous dit qu’un public adolescent, adepte de rock et de twist, se trouvait dans la salle. Ce sont même ces jeunes qui, applaudissant à tout rompre, ont singulièrement manifesté leur enthousiasme pour rappeler sur scène la vedette de la soirée pour des chansons supplémentaires ! Il est à souligner que Brassens a dû abréger son récital à plusieurs reprises du fait des souffrances qu’il endurait. [Lonjon B., 2021. Brassens l’enchanteur – p. 293]
S’il a tenu jusqu’au bout, il se dit qu’il ne montera plus sur la scène de l’Olympia par la suite. Quelque chose s’est brisé. Il ne se sent plus vraiment chez lui au music-hall de Bruno Coquatrix. Ce sentiment se dégage de quatre lettres qu’il a envoyé à ses parents et dans lesquelles il se veut rassurant à son sujet mais fait tout de même part de difficultés qu’il craint pour son futur passage à l’Alcazar de Marseille du 29/12/1962 au 01/01/1963. Hors de son cercle, Roger Morizot est peut-être le premier à qui Brassens se confie.
- Doudou, l’Olympia, pour moi, c’est terminé, me jura-t-il à l’issue de sa série de représentations.
Il ajouta:
- Jusque-là, j’ai tout donné de moi-même. Je lâche. Le tour de chant, je le referai dans des petites salles, mais je dois d’abord me soigner. [Morizot D., 2021. Je les ai tous vu débuter – 30 ans dans les coulisses de l’Olympia – p. 211]
Le 16/01/1963, Georges est admis d’urgence à la Clinique Jouvenet pour y être opéré du rein gauche par le professeur Couvelaire, l’une des sommités médicales françaises en chirurgie urologique. Celui-ci lui conseille de boire au moins deux litres d’eau par jour. Par ailleurs, il restera convalescent plusieurs mois. Sa silhouette, s’affinera, il aura perdu plus de 30 kg. [Sermonte J.-P., 2001. Brassens au bois de son cœur – p. 109] Roger Morizot, qui lui a rendu visite alors qu’il était encore hospitalisé, nous fait part de sa réflexion a posteriori.
Roger Morizot: "De fait, Brassens n’a plus remis les pieds chez nous, sauf en spectateur, mais il ne s’asseyait plus dans la salle, préférant rester avec moi en régie. Il l’a fait deux ou trois fois, je crois… J’ignore si ce fut de son fait ou s’il n’a plus été programmé à l’Olympia pour des raisons qui ne regardent pas la technique, mais ça m’a fait mal au cœur de perdre une vedette et, par ricochet, un ami à cause de la connerie de certaines personnes. Lesquelles ? il faut avouer qu’on avait envoyé à l’abattoir ce gaillard d’aspect solide qui resta si grand et si digne devant sa souffrance. Dans les coulisses de l’Olympia, on n’a jamais oublié Brassens." [Morizot D., 2021. Je les ai tous vu débuter – 30 ans dans les coulisses de l’Olympia – p. 212]
Il est intéressant, à partir de ce moment, de se pencher de manière approfondie sur les circonstances et les faits qui ont amené Brassens à ne plus se produire dans la mythique salle du 28, boulevard des Capucines, tout en tirant le vrai du faux. En effet, il a été écrit qu’à la suite de cette période plus que douloureuse, Georges a refusé fermement toute proposition pour l’Olympia et en a même voulu à Bruno Coquatrix au point de vouloir rompre tout contact avec lui. Ce qui n’est absolument pas le cas, comme nous le verrons par la suite. En revanche, il est vrai qu’il réservera désormais à Bobino toutes ses futures rentrées parisiennes. Paulette Coquatrix, dans Les coulisses de ma mémoire (1984), nous donne sa propre explication sur ce choix.
Paulette Coquatrix: "[…] Par superstition sans doute : c’était chez nous qu’il avait connu cette attaque. Il a dû se dire : « Si j’y retourne, j’aurai, une autre crise. » Mais aussi parce que, en cas de nouvel ennui physique, la salle de Bobino, plus petite [1100 places], lui paraissait moins difficile à affronter. Il avait moins peur."
Mais en réalité, l’on sait que cela ne l’a plus jamais quitté. Pour savoir le fin mot de l’histoire, il nous faut aller du côté du fidèle Gibraltar, qui donnera des explications détaillées lors d’un entretien avec Jacques Vassal et rétablira la vérité historique – plus nuancée que la version rapportée dans de nombreux écrits – sur cet épisode.
Pierre Onténiente: "D’abord, cette fidélité à Bobino, c’est aussi parce que cela se trouvait plus près de chez lui. Cela dit, il était en excellents termes avec son directeur, Félix Vitry. Mais je dois dire que chaque fois que Georges se faisait engager à Bobino par Félix Vitry, qui était l’ancien associé de Coquatrix, eh bien, Coquatrix venait lui-même préparer l’ordre de son tour de chant – en sachant fort bien qu’il ne travaillait plus pour l’Olympia, mais pour Bobino ! Il disait à Georges: "Voilà, celle-ci est triste, celle-là est gaie, telle autre est en do majeur, celle-ci est en fa, alors je vous propose tel ordre."
C’était un peu artificiel, mais Georges respectait cet ordre.
Concernant l’Olympia, un jour de 1963, Coquatrix me téléphone en me disant: "J’ai des dates pour Georges, en octobre ; ce serait bien s’il pouvait faire l’Olympia." J’en parle à Georges qui, à ce moment-là, n’est pas en excellente santé. Il me répond: "Dix représentations par semaine, je ne peux pas. Demande à Coquatrix si on peut en faire moins." Je transmets à Coquatrix qui s’écrie: "Ah mais, vous voulez ma mort ! Vous ne vous rendez pas compte !? Je perds déjà un million par jour, alors si je supprime les matinées…" On en reste là. Puis je rencontre Félix Vitry à qui je tiens le même langage: "Georges n’est pas en forme, alors il faudrait supprimer des matinées." Et Vitry me répond: "Mais Georges fait ce qu’il veut ! Il est chez lui à Bobino !" Alors le choix était fait, et, de fil en aiguille, on n’est plus retournés à l’Olympia." [Vassal J., 2006. Brassens, le regard de "Gibraltar" - p. 125]
Bobino a déjà accueilli Georges Brassens six fois (du 16 au 29/10/1953, du 26/11 au 18/12/1954, du 27/01 au 15/02/1956, du 29/11 au 18/12/1957, du 05 au 23/02/1959, du 14 au 25/04/1960 et du 11 au 24/01/1962) depuis ses débuts, sans compter deux occasions exceptionnelles: le Gala du Patronage Laïque du 14e (16/02/1956) et le Gala des Écoles du 14e (19/12/1957). Par ailleurs, afin de mieux comprendre les propos de Pierre Onténiente, il apparaît ici pertinent d’expliquer que dans la seconde moitié des années 1950, la scène du music-hall du 20, rue de la Gaîté avait été perçue par Bruno Coquatrix comme un vrai tremplin pour les débutants dont il imaginait prendre la carrière en main. Dans ce but, il s’était associé avec Félix Vitry en 1958*2 pour racheter l’établissement à la famille Castille, qui en était propriétaire depuis les années 1930 et souhaitait se recentrer sur l'Européen, également en sa possession. Situé au 5, rue Biot (Paris 17e) et comportant 600 places, le théâtre de prédilection de l’humoriste Roger Nicolas intéressait également Coquatrix qui y voyait l’opportunité d’y faire un "petit Olympia".
Paulette Coquatrix: "Il faisait ainsi, pensait-il, un coup double. Il éliminait la concurrence entre les music-halls parisiens et la surenchère qu’elle risquait de provoquer. Il offrait à ses artistes un parcours progressif et logique. Ils démarraient "en supplément" à l’Olympia. Si les rapports entre les spectateurs et eux s’avéraient prometteurs, Bruno les envoyait à Bobino ou à l’Européen. Un succès là-bas, dans ces annexes si l’on peut dire, et ils étaient prêt pour la "vraie première partie de l’Olympia, voire même pour la vedette américaine ou la vraie vedette de la deuxième partie".
L’idée était certes excellente mais impraticable. Bruno était un homme qui se donnait à fond. Tenir l’Olympia occupait déjà tout son, temps. Pour mener en même temps deux autres théâtres, il lui fallait rogner sur ses loisirs – il en avait déjà peu – et sur son sommeil. Il s’entêta quand même dix-huit mois, le temps de se rendre compte qu’il allait sacrifier sa santé à son métier, puis il renonça. Il revendit Bobino à Félix Vitry et abandonna la location de l’Européen." [Coquatrix P., 1984. Les coulisses de ma mémoire - pp. 58-59]
Tout ceci nous éclaire sur le fait que le directeur de l’Olympia, ayant pris pour habitude d’élaborer l’ordre des chansons que Georges Brassens devait interpréter sur scène, va poursuivre cette activité, quand bien même le sétois ne se produira désormais plus dans son music-hall. Bien qu’attachant peu d’importance à cette liste, Brassens la respecte toujours scrupuleusement et se montre très heureux lorsque Coquatrix vient l’établir, quelquefois même la veille de la première. Tous deux resteront en bons termes et, en dehors du prochain passage de Georges à Bobino du 12/09 au 07/10/1963, se recroiseront aussi à l’Olympia à quelques occasions exceptionnelles qui donneront lieu à une autre histoire à coup sûr passionnante à détailler !
*1Dans Georges Brassens (1991), Louis-Jean Calvet cite la clinique du Ranelagh (actuelle Clinique La Muette). Des précisions sont à rechercher afin de pouvoir éclaircir ce point. Brassens a-t-il été transporté dans cet établissement de soins avant sa prise en charge par le professeur Couvelaire qui aurait, de fait, nécessité son transfert vers la clinique Jouvenet ?
*2Aux côtés de Félix Vitry, le compositeur de Cheveux dans le vent a assuré jusqu’en 1960 la direction artistique de Bobino, où le public a un jugement traditionnellement assez sûr, pour élargir la programmation en ouvrant leurs portes aux humoristes comme Raymond Devos et Fernand Raynaud, mais aussi présenter à chaque programme trois tours de chant de débutants. Dalida a été la première à inaugurer, le 09/10/1958, cette formule innovante destinée à la nouvelle génération dont faisaient partie les lauréats des Numéros 1 de demain et qui passait d’abord en "supplément au programme" à l’Olympia avant de gravir progressivement les échelons.











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