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"Chaque fois que je chante une chanson, je me fais la belle." Georges Brassens

samedi 14 mars 2015

Georges Brassens, Manitas de Plata et la guitare

Ricardo Baliardo dit Manitas de Plata ("Petites mains d'argent") est né le 07/08/1921 à Sète, dans une roulotte du quartier dit de la Passerelle, quai des Moulins, où sa famille avait élu domicile, son père étant marchand de chevaux. Deux mois et demi plus tard, le 22/10, c'est au tour de Georges Brassens de venir au monde à deux pas de là au 54, rue de l’Hospice, (aujourd’hui : 20, rue Georges Brassens).

Tous les deux vont se passionner très tôt pour la musique, la guitare allant devenir leur point commun: classique pour Brassens, plutôt style manouche pour Manitas de Plata. Ils auront chacun de leur côté une femme qui jouera un rôle important dans leur vie respective : Antoinette Maille, que Manitas épousera le 30/03/1940 à Montpellier et que tout le monde appelle Jeanne... comme La Jeanne, celle qui deviendra la muse de Georges durant la décennie qui précèdera ses débuts. [Lonjon B., 2023. Manitas de Plata - Le Lion aux griffes d'argent - p. 36] Les deux artistes s'apercevront régulièrement dans Sète, mais ne se rapprocheront et ne tisseront des liens que lorsqu'ils connaîtront la célébrité, à partir du milieu des années 1950. À plusieurs reprises, ils se croiseront dans les tournées.

C'est le photographe Lucien Clergue, découvreur de Manitas de Plata, qui présentera ce dernier à des célébrités locales et nationales. La consécration mondiale pour le guitariste gitan se dessinera lors d'une rencontre entre Clergue et le directeur artistique Alan Silver, à l'occasion d'une exposition photographique du premier au Museum of Modern Art de New York en 1961.


En 1959*, Manitas est invité avec Georges Brassens à Radio Montpellier (future Radio France Languedoc Roussillon dont Madeleine Attal sera la fondatrice et la directrice à partir de 1983). L'évènement est immortalisé par une série de photos prises par Bernard Barraillé dans le studio du 9, rue République. Sur celle présentée ci-dessus, on reconnaît Colette Chevrot, aux côtés du poète sétois. Citons également un cliché de Jacques Cuinières, montrant nos deux artistes en discussion autour de la guitare Favino que tient Brassens.

Les deux guitaristes sétois se fréquentent peu dans leur ville natale, sauf pendant les vacances, sur les bords de l'étang de Thau, dans la cabane itinérante de leur ami pêcheur Laurent Spinozi dit Lolo. Ce lieu de tranquillité, difficilement repérable, leur permet de se détendre tout en évitant les regards indiscrets. Soupe de poissons, moules à l'escabèche, oursins... De conviviales et joyeuses réunions où l'on peut parfois croiser des personnalités comme Brigitte Bardot ou encore Salvador Dali. Quant à Manitas, il égaye ces rencontres au son de sa guitare.

Georges et lui se retrouveront aussi à Saint-Tropez (83) en 1962, ainsi que le relate Bernard Lonjon dans son livre J'aurais pu virer malhonnête (2010). Il y cite un extrait de dialogue croustillant qui en dit long sur l'amitié et l'humour des deux artistes: 

Manitas de Plata: "Un jour, j'y rencontre Georges Brassens. Je l'aime bien et je sais qu'il est de Sète aussi... je lui dis que j'admire beaucoup ce qu'il fait. J'ajoute:
       - On ne peut pourtant pas dire que tu chantes bien...

       - Ce que je fais, ça n'est pas du chant.
       - On ne peut pas dire non plus que tu joues bien de la guitare.
       - Hé, mais je ne joue pas de la guitare...


Et, en grognant, il trempe sa moustache dans son verre d'eau minérale.

      - En somme, tu ne sais pas chanter, tu ne sais pas jouer de la guitare. Ça doit être ce qu'on appelle un poète !

Brassens éclate de rire. Depuis nous sommes amis. Mais il se venge. Quand je l'invite à l'un de mes concerts, il me répond toujours :

      - Je ne viendrais que si ça ne dure pas plus d'un quart d'heure. J'aime bien le flamenco, mais, au bout d'un quart d'heure, ça m'emmerde !" [in Manitas de Plata, 1976. Musique aux doigts, récit recueilli par Jean Boissieu. Robert Laffont, 321 pp.]

Il est intéressant de noter qu'une collaboration musicale a failli être mise sur pied. Manitas de Plata avait en effet eu vent par Georges des sessions du double album Brassens-Moustache jouent Brassens en jazz (Philips 6679 023), paru le 23/01/1979. Il s'était vu proposer d'y participer. Faute de disponibilité pour cause de tournée, il avait dû décliner l'offre, pensant que ce n'était que partie remise. Malheureusement, la disparition de Brassens deux ans plus tard annulera le projet. Mais l’année 2021 va rattraper ce rendez-vous manqué, dans le cadre des festivités du Centenaire de Georges Brassens… qui est aussi celui de Manitas de Plata !

Ainsi, le conservatoire de musique et d’art dramatique de Sète Agglopôle, rénové par l’architecte Rudy Ricciotti et baptisé du nom de Manitas, accueille à partir du 19/05/2021 une exposition montée par Gilles Favier avec le concours de Bernard Lonjon, à partir des photos de Lucien Clergue issues du fonds André Bernard et des documents personnels et disques de Josy Andrieu et Marie-Flore Andrieu-Bernard. 
[Lonjon B., 2023. Manitas de Plata - Le Lion aux griffes d'argent - pp. 25-26] Manitas retrace la vie et l’œuvre du guitariste virtuose qui reçut le Prix Romanès des Initiatives Tsiganes le 23/05/2013.

De plus, le 07/08/2021, Sète rend musicalement hommage à Manitas de Plata avec un spectacle dont le directeur artistique est Guy Bertrand, par ailleurs auteur de l’ouvrage Les Musiciens Gitans de la Rumba (2018). En collaboration avec le compositeur et arrangeur cubain Ernesto Burgos Osorio, il a étudié et analysé la musique de Manitas en vue de la réalisation d'un concert intitulé Petites Mains d'Argent et donné au Théâtre de la Mer. Cette création met en valeur les guitaristes Kema Baliardo – petit-fils de Manitas – et Patrick "Yep" Baptiste avec, autour d’eux, un ensemble orchestral. L’évènement, filmé par Patrick Savey est diffusé en direct sur Arte Concerts. Alternant des compositions de Kema, de Manitas et de Georges Brassens ici revisitées "à la gitane", Petites Mains d’argent permet de fusionner les univers des deux illustres artistes héraultais.



*Une incertitude demeure sur cette datation retenue tant par les sources concernant Bernard Barraillé que celles concernant Jacques Cuinières. En effet, plusieurs autres documents, dont le livre de Bernard Lonjon Manitas de Plata - Le Lion aux griffes d'argent (2023) avancent l'année 1969 où tant Manitas de Plata que Ciolette Chevrot avaient une notoriété plus importante. Une certaine prudence est donc ici à observer.

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