Europe N°1, le 24/07/1963 à 20H15, un nouveau Musicorama dédié à Georges Brassens – qui sera à l’affiche de Bobino du 12/09 au 07/10/1963 – est diffusé. A-t-il été capté à l’Olympia ? Une incertitude demeure à ce sujet, d’autant plus qu’à présent, le sétois ne se produira plus dans la salle du 28, boulevard des Capucines comme il l’a fait auparavant. Quoi qu’il en soit, dix chansons peuvent être entendues sur les postes de radio ce soir-là: Je rejoindrai ma belle, Marquise, La traitresse, La marguerite, Dans l'eau de la claire fontaine, La guerre de 14-18, Les amours d'antan, Le mécréant, La marche nuptiale et Le temps ne fait rien à l'affaire.
Le deuxième grand moment qui va entrer dans la légende est le passage de Jacques Brel en automne, avec le quatuor vocal américain The Delta Rhythm Boys, Geoffrey Holder et Carmen De Lavallade, Jean-Marie Périer, le jongleur Ugo Garrido, Les Dermenji et Jacques Martin. Ce spectacle est celui qui va faire passer la chanson Amsterdam à la postérité. Dès le soir de la première le 16/10/1964, alors que Grand Jacques n’est pas totalement convaincu par cette œuvre qu’il place en ouverture de son récital comme chanson sacrifiée afin de peaufiner les derniers détails, il reçoit, à sa grande surprise et alors que la dernière note a à peine fini de raisonner, une véritable ovation du public qui se lève pour l’applaudir à tout rompre. Philippe Combelle, son batteur, se souvient de ce qu’il décrit comme une folie: "(…) Sur le plan émotionnel, ça a été énorme."
Le récital est filmé et est également retransmis en direct sur Europe N°1. C’est ainsi que Jacques Vassal, qui n’avait pas pu avoir de place pour assister au spectacle, l’a tout de même vécu. Impressionné derrière son transistor, il commente: "Ça respirait fort et on croyait le voir alors que ce n'était pas la télé. On l'entendait seulement. Il en faisait trop, dirait-on, mais il en faisait tellement qu'il vous faisait vivre la chanson." [franceinfo.fr, 2018. - "Amsterdam" de Jacques Brel, l’histoire d’un succès]
Cette chanson, la seule que Jacques Brel acceptera de bisser à la fin de ses récitals, connaîtra toujours un succès immense. Paradoxalement, elle ne sera jamais enregistrée en studio*1 tout comme Les timides et Les jardins du casino. Heureusement il nous en restera la trace grâce à l'enregistrement effectué les 16 et 17/10/1964 et qui donnera naissance au 33T 25 cm Jacques Brel – Olympia 64 (Barclay 80 243) paru le 21/10/1964, jour de la rentrée de Georges Brassens à Bobino. Il y restera jusqu’au 10/11 et effectuera une reprise du 01 au 10/01/1965. En première partie, quatre artistes prestigieux: Barbara, Brigitte Fontaine, Serge Lama et Boby Lapointe. Il est intéressant de mentionner que le troubadour sétois reçoit, pour sa première, un télégramme d’encouragements de l’éclairagiste Jacques Chérix:
"Tu nous abandonnes nous ne t'en voulons pas Georges stop Nous t'aimons bien stop A l'Olympia nous pensons souvent à toi et plus particulièrement ce soir les machinos les electros le bolchevick de service et doudou te disent merde A toi et tes amis quand même quel culot de chanter tes nouvelles chansons à Bobino il va falloir se déplacer sur la rive gauche pour les entendre seulement une fois Avec nos amitiés"
Ce document, conservé au centre documentaire de l’Espace Georges Brassens de Sète est adressé à Georges directement à la salle de la rue de la Gaité, comme indiqué au verso. Le cachet du Bureau de Poste du boulevard du Montparnasse mentionne les dates des 19/10-21/10/1964 et le dépôt a été effectué le 21 à 18H48.
Un peu plus d’un an après, Brassens remonte exceptionnellement sur la scène de l’Olympia à l’occasion du grand gala de solidarité au profit de Serge Lama, organisé par Léo Noël et Bruno Coquatrix le 07/12/1965. L’auteur-interprète de À 15 ans, qui accompagnait Marcel Amont en tournée et chantait en première partie de ce dernier, a été victime d’un grave accident de voiture sur une route proche d'Aix-en-Provence (13), vers le pont des Trois-Sautets. Il voyageait avec sa fiancée Liliane Benelli, pianiste de Barbara, et Jean-Claude Ghrenassia, frère d’Enrico Macias, qui conduisait la Peugeot 404 blanche dans laquelle ils se trouvaient tous les trois. Seul rescapé de l’accident, Serge Lama est polytraumatisé et devra observer une longue période de rééducation qui l’éloignera de la scène pendant deux années durant lesquelles il subira quatorze interventions chirurgicales.
Solidarité sainte de l’artisanat, Georges Brassens (qui a été le premier à répondre à l’appel), Marcel Amont, Pierre Perret, Régine, Barbara, Enrico Macias, Jean-Jacques Debout et Sacha Distel se sont produits pour une soirée retransmise depuis l’Olympia sur Europe N°1 dans le cadre d’un Musicorama. Il ne m’a pas été possible, à ce jour, d’en apprendre plus sur les chansons interprétées par Brassens (son tout premier 33T 30 cm, sobrement titré Brassens, étant paru en novembre de l’année précédente sous la référence Philips B 77.894 R, il est permis de supposer que le titre fort, à savoir Les copains d’abord, ait pu être mis à l’honneur) ni même sur le programme de l’émission de manière générale. Seule certitude: Une petite cantate, que Barbara a créée en hommage à Liliane Benelli. Une coupure de presse répertoriée et mise en ligne sur le site du Petit musée web de Serge Lama nous apprend que la recette s'est élevée à 30 000 F et a été remise le soir même à l’intéressé, très ému.
Pendant que Jacques Brel passe à l’Olympia du 05/10 au 01/11/1966 et y fera ses adieux, Georges Brassens, qui a rédigé l'introduction du programme, est sur la scène de Bobino où il restera du 10/01 au 19/02/1967. Le personnel du music-hall du 28, boulevard des Capucines ne l’oublie pas et tout particulièrement Bruno Coquatrix qui lui envoie une lettre de condoléances suite au décès de Jeanne Planche le 21/10/1968. Ce courrier, qui comme de très nombreux autres, arrive à destination le lendemain, jour des obsèques de celle que Georges surnommait affectueusement "Grosbidon", est conservé lui aussi au centre documentaire de l’Espace Georges Brassens de Sète:
Mon cher Georges J'apprends une bien triste nouvelle, qui me touche profondément, car je sais tout ce que Jeanne représentait pour vous. Je voudrais simplement que vous sachiez mon émotion, et que vous sentiez combien je suis près de vous. Je vous embrasse de tout mon cœur. Bruno
Le sétois moustachu refait une apparition à l’Olympia quelques semaines plus tard, très précisément le 11/12/1968*2, pour assister à la première de Raymond Devos à laquelle il est invité. Régine, Guy Bontempelli, Les Marionnettes de Leningrad, Borra, Les Lys Noirs et les Ballets Georges Reich figurent au programme de la première partie. Après le spectacle, une réception est organisée autour du créateur et interprète de La mer démontée. En témoigne une série de photos signée Yves Le Roux et montrant l’humoriste avec, autour de lui, Georges Brassens, Bruno Coquatrix ainsi que d’autres personnalités invitées dont Barbara, Serge Lama, Michel Piccoli et Juliette Gréco.
Presque dix années plus tard, Brassens a retrouvé son public de Bobino à trois reprises (du 14/10/1969 au 04/01/1970, du 10/10/1972 au 07/01/1973 et du 19/10/1976 au 27/03/1977) et s’apprête à faire une dernière apparition dans la mythique salle de Bruno Coquatrix. Ce dernier a tiré sa révérence le 01/04/1979 et quatre hommages lui ont été rendus. Voici les affiches des spectacles en question.
- le 11/04: Charles Aznavour, Marie-Paule Belle, Jairo, Suzanna Rinaldi, Mouloudji, Guy Lux, Louis Chedid, Manu Dibango, Los Barrocos, G. Sitbon, Gilbert Lafaille, Falissard, L’indien et les Frères Jolivet ;
- le 17/04: Sacha Distel, Patrick Sébastien, Enrico Macias, Dave, Francis Cabrel, Shake, Salvatore Adamo, Raphaël Fais et Long Distance ;
- le 18/04: Alain Souchon, Eddy Mitchell, Michel Jonaz, Philippe Chatel, Claude Nougaro, les Frères Ennemis et Claude Dubois ;
- le 19/04: Georges Moustaki, Alice Dona, Pierre Vassiliu, Pierre Douglas, Joëlle (Il était une fois), Joe Dassin, Jean Vallée et Alex Métayer.
Du 21 au 30/09/1979, Alice Dona partagera la scène avec le chanteur et compositeur argentin Jairo. Se promettant de répondre à l’invitation qui lui a été adressée en vue de la première, Georges Brassens lui écrit personnellement le 06/09:
"Sauf en cas de décès – d’un autre ou de moi-même –, je viendrais ce 20 septembre à l’Olympia me ranger aux côtés de ceux qui vous aiment et m’y ranger en ami bien sûr (en dépit de mon peu de goût pour ce genre de soirée où le public n’a pas beaucoup de cœur). Je ne doute pas que cette épreuve sera difficile à cause justement de cet abominable Tout-Paris. Mais, grâce à votre talent, vous la passerez avec tous le succès que vous méritez. Je vous embrasse bien que vous m’appeliez "Monsieur." [Liégeois J.-P., 2007. Georges Brassens - Œuvres complètes, Le Cherche-Midi, coll. Voix publiques, p. 1323]
Lorsque l’on sait que l’auteur-compositeur du Gorille n’allait pas souvent aux premières et que sa santé défaillait significativement en cette fin des années 1970, ces mots montrent indubitablement son estime pour la compositrice (sur des paroles de Claude Lemesle) de la Chanson hypocalorique. Tous deux l’interpréteront en duo lors de l’émission Numéro 1 consacrée à Alice Dona et diffusée sur TF1 le 12/01/1980. Mais revenons à l’Olympia le 21/09/1979. Après le spectacle, une réception est bien sûr donnée en l’honneur de la vedette du jour. Dans Les coulisses de ma mémoire (1984), Paulette Coquatrix relate ses souvenirs de ladite soirée et nous livre une anecdote qui renvoie à un moment difficile pour Brassens.
Paulette Coquatrix: "(…) je me suis retrouvée à la même table que Georges ; en vis-à-vis exactement. À quelqu’un qui le questionnait sur ses reins, il a souri et répondu: "Paulette se souvient. Demandez-lui. Elle, elle sait." dans son regard, il y avait toute la gentillesse du monde et la complicité des angoisses partagées."
Cinq jours plus tard, le 26/09/1979, Georges écrit de nouveau à Alice Dona:
"Ce fut un grand plaisir pour moi d’assister à ton triomphe et d’être invité avec tes amis à la fête qui l’a suivi. Je me réjouis de lire dans la presse que tu as produit une grosse impression aux yeux de la critique ? Je suis persuadé que le tabac fut plus grand encore en face du vrai public.
Tout est bien parti. Bravo.
Je t’embrasse et te prie de transmettre mers amitiés à ton mari que j’ai pu voir ce soir-là." [Liégeois J.-P., 2007. Georges Brassens - Œuvres complètes, Le Cherche-Midi, coll. Voix publiques, p. 1324]
Jean-Paul Liégeois note, en commentaire de cette seconde lettre, qu’un tel enthousiasme est rare chez Brassens: "(…) Mais à ses yeux, Alice Dona avait deux qualités : d’abord, elle avait été quinze ans l’élève de Mireille au Petit Conservatoire – Mireille qu’il aimait et admirait ; ensuite, elle avait décidé, après avoir été un auteur-compositeur pendant une dizaine d’années, de prendre le risque de remonter sur scène – et Brassens a toujours trouver difficile de chanter en public."
C’est à Jean-Michel Boris que sera laissée la conclusion de cet article mais aussi de cette épopée. Celui qui fut directeur général de l’Olympia de 1965 à 1979 puis directeur artistique du lieu de 1979 à 2001 revient sur ses souvenirs dans l’avant-propos qu’il a rédigé pour le Journal et autres carnets inédits de Georges Brassens paru en 2014. Sa rencontre avec le libertaire de la chanson a été l’un des moments les plus marquants de sa carrière et la reconnaissance qu’il lui doit n’est plus à démontrer. Ainsi se confie-t-il:
"La" photo de Georges Brassens, prise par Patrick Ullmann, a trôné dans mon bureau pendant toute la période de mon travail à l’Olympia. Car j’avais besoin d’avoir sur moi ce regard plein de bonté qui me fixait et me donnait envie de me battre pour l’existence de ce lieu qui m’avait permis de rencontrer un homme tel que lui."
- Un grand merci à Jeanne Corporon et Céline Vidal, responsable de l'Espace Georges Brassens de Sète, pour leur amicale collaboration à l'iconographie de cet
article ! -
*1Néanmoins, si on se base sur le livre Jacques Brel auteur : l'intégrale de ses textes commentés par France Brel (2018), sa fille cadette, France, nous indique qu’Amsterdam aurait été enregistrée en studio avec les musiciens du studio pour une émission de la télévision polonaise en janvier 1966.
*2Si Paulette Coquatrix et Roger Morizot, respectivement dans Les coulisses de ma mémoire (1984) et Je les ai tous vu débuter – 30 ans dans les coulisses de l’Olympia (2021), s’accordent pour donner les dates du 11/12/1968 au 05/01/1969 concernant l’Olympia de Raymond Devos, une interrogation demeure dans la mesure où les photos d’Yves Le Roux montrées dans le présent article sont datées, elles, du 01/11/1968. De plus amples recherches seraient nécessaires afin de pouvoir trancher avec exactitude.

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