A propos de ce blog

C'est durant ma petite enfance que j'ai découvert l’œuvre de Georges Brassens, grâce à mon père qui l’écoute souvent durant les longs trajets en voiture. Sur la route des vacances estivales, j'ai entendu pour la première fois Le Petit Cheval alors que je n'avais que 4 ans. C'était en août 1981. Au fil des années, j'ai découvert bien d'autres chansons. Dès l'adolescence, Georges Brassens était ancré dans mes racines musicales, au même titre que Jacques Brel, Léo Ferré, Barbara et les autres grands auteurs-compositeurs de la même génération. M’intéressant plus particulièrement à l’univers du poète sétois, je me suis alors mis à réunir ses albums originaux ainsi que divers ouvrages et autres documents, avant de démarrer une collection de disques vinyles à la fin des années 1990. Brassens en fait bien entendu partie. Cet engouement s’est accru au fil du temps et d’évènements tels que le Festival de Saint-Cyr-sur-Morin (31/03/2007) avec l’association Auprès de son Arbre. A l’occasion de la commémoration de l’année Brassens (2011), j’ai souhaité créer ce blog, afin de vous faire partager ma passion. Bonne visite... par les routes de printemps !

J'ai rendez-vous avec vous

"Chaque fois que je chante une chanson, je me fais la belle." Georges Brassens

vendredi 2 avril 2021

"On peut dire qu’à ses débuts Brassens fut subventionné par l’État !"

 À Jacques Grello.
À Victor Laville.


Georges Brassens: "Grello m’a donné ce bonheur d’aimer mes chansons. J’avais bien quelques amis qui m’encourageaient, mais les amis il faut s’en méfier. Ils ont parfois des avis de complaisance. Il me fallait un étranger, comme Grello, qui disait toujours carrément ce qu’il pensait. Comme j’ai vu que ce que je chantais lui plaisait, ça m’a poussé à continuer à écrire, malgré tous les échecs." [Robine M. - Trompe la mort - Chorus N° 17 (octobre-novembre-décembre 1996)] 

Sur le plateau de Télé Paris (11/08/1954), Georges Brassens et Jacques Grello sont interviewés par Jacques Chabannes, au lendemain de leur prestation au Casino de Vichy (03) les 04 et 05/08.

Après avoir écouté chanter Georges Brassens qu’il a reçu chez lui, Jacques Grello manifeste un enthousiasme qu’il aimerait faire partager dans le milieu de la chanson et du spectacle. Très sensible à l’idéal libertaire, il a goûté avec intérêt et bonheur les couplets de son invité et se demande quels établissements pourraient ouvrir leur porte au sétois moustachu et l’engager. Il ne songe pas encore à la possibilité, bien réelle, de le présenter au Théâtre des Deux Ânes, où lui-même se produit sur le moment. Il imagine plutôt chercher une salle particulière, qui puisse spécifiquement convenir pour les débuts du futur grand auteur-compositeur-interprète qui se tient devant lui.

Jacques Grello: "Revenez me voir. Je vais réfléchir. Vous voulez garder la guitare ?"


La guitare dont parle le chansonnier est celle qu’il a prêtée à Brassens pour que celui-ci puisse lui faire découvrir ses chansons. Il lui a ensuite conseillé de s’accompagner avec cet instrument.

Georges Brassens: "Je n’ose pas…"

Jacques Grello: "Mais si, mais si. Je ne l’ai pas payée. C’est un cadeau du fisc. J’ai reçu une lettre des Contributions m’annonçant qu’on m’avait retenu dix mille francs de trop d’impôts. On me les a remboursés.  J’ai vu cette guitare. Elle m’a plu. Je l’ai achetée avec les dix mille balles. Je vous la donne." [Larue A., 1970. Brassens où la mauvaise herbe - p. 212]

Cette anecdote inspirera à Grello un commentaire ironique: "On peut dire qu’à ses débuts Brassens fut subventionné par l’État !" [Berruer P. - La marguerite et le chrysanthème - p. 67] Toutefois, André Larue nous précise que le chansonnier recevra un nouveau courrier de la perception l’informant d’une erreur de calcul : finalement, il devra bien les dix mille francs. Quant à la six cordes, elle permettra à Brassens de sceller son destin artistique à travers elle : durant toute sa carrière, il composera au clavier avant de transposer pour guitare. Ceci lui permettra de se démarquer de ses confrères qui ont débuté peu avant lui tels Jacques Douai, Stéphane Golmann ou encore Félix Leclerc. De plus, cet instrument forgera son style sur disque comme sur scène. C’est aussi la guitare qui aidera Brassens à affronter le public des premiers cabarets – rive droite et rive gauche – dans lesquels il va faire connaître ses chansons, non sans rencontrer des difficultés et être confronté à des déceptions qu’il parviendra, tant bien que mal, à surmonter. À cette époque, Édith Piaf triomphe avec Padam Padam… qui fait l’objet d’une parution sur 78T (Columbia BF 429) avec La Chanson de Catherine.

Nous sommes à présent le 17/06/1951, comme l’écrit Georges lui-même dans son carnet portant le titre "Le vent des marécages". [Brassens G. - Journal et autres carnets inédits - p. 302] Chaperonné par Jacques Grello qui a promis de l’aider, il se présente ce dimanche à l'Écluse, devenue un des haut-lieux du Quartier latin de l'après-guerre, sous l’impulsion de Brigitte Sabouraud, Léo Noël et les duettistes chansonniers Marc et André (Marc Chevalier et André Schlesser). Pour le sétois, qui n’a pas l’intention de devenir chanteur mais juste de trouver des interprètes, c’est la première étape d’un périple qui l’amènera à présenter ses chansons dans divers cabarets de renom. Léo Noël, principal animateur de l'Écluse depuis le premier spectacle le 06/02/1951, interprète avec succès des œuvres d’Aristide Bruant et de Francis Carco en s’accompagnant à l’orgue de Barbarie. Militant anarchiste, il côtoie notamment Léo Ferré avec qui il chante quelquefois. Il accueille Brassens qui, malheureusement, n’obtient pas le succès escompté. Le sétois s’y attendait car il n’a pas l’habitude de passer en public et, étant tout le contraire d’un exhibitionniste, ne se sent pas fait pour monter en scène. N’y étant pas préparé, il ne s’est pas trouvé à son aise devant les spectateurs du cabaret du quai des Grands-Augustins. Dans une lettre à Henri Delpont datée du 04/07/1951, le Georges relate son expérience: "J’ai chanté. Ça a marché comme prévu, c’est-à-dire couci-couça. J’avais le trac et Grello dans la salle aussi. Il me manquait la flamme. Grello pense que ça ne viendra pas avant cinq ou six séances. Léo Noël (patron de la boîte) a annoncé qu’un filleul de Grello allait chanter. J’étais à ma table – cabaret chantant – en compagnie de mon "parrain" et d’autres. Après l’indicatif, Grello m’a dit: "vas-y". Et le calvaire a commencé. J’ai chanté trois trucs, voilà. On m’a applaudi, sans plus. On n’a pas vraiment goûté vraiment mes trucs, car l’allant état de sortie. Mais ne t’en fais pas, on s’y attendait. Tout le monde en passe par là."

Marc Chevalier, assurant avec ses amis fondateurs la direction artistique de l’établissement et, de ce fait, les nombreuses auditions et choix de programmation, livre à Jacques Vassal à Paris en novembre 1990, un témoignage intéressant sur le passage de Georges:

Marc Chevalier: "Je n’étais pas présent ce soir-là mais les autres me l’ont raconté. Il semble que le public de l’Écluse ait été gêné par les gros mots. (…) la proposition nous est venue par Jacques Grello, un chansonnier très intelligent. (…) On n’a pas fait attention la première fois qu’il en a parlé, et puis il y revenait, il insistait, jusqu’au jour où Léo Noël lui a dit: "Amène-le." Nous faisions des auditions le premier mercredi de chaque mois, mais quand les copains nous en recommandaient un, nous le faisions passer en public, après la programmation normale. Je crois qu’à ce moment-là, c’était Cora Vaucaire. Nous l’avons présenté au public ce soir-là, en l’introduisant avec tous les égards possibles. Et puis Brassens a commencé à chanter, très timide, mal à l’aise et transpirant, un peu caché derrière sa guitare. Il a fait deux, trois chansons et puis ça n’a pas accroché. Et c’en est resté là. C’est un regret que je garde au nom de l’Écluse." [Vassal J., 2011. - Brassens, homme libre - p. 131]

Collection Pierre Schuller

À noter que, sept ans plus tard, Léo Noël publiera un super 45T intitulé Léo Noël chante Brassens (Disques RGM - RGM EP10110), comportant les titres Grand-père, Marinette, Les Lilas et Le vin, enregistrés avec l’accompagnement de Jean Claudric et son Orchestre. Au verso de la pochette, une courte dédicace de l’auteur-compositeur des quatre chansons. Ce disque sera décliné en deux 45T simples, également parus en 1958: Grand-père/Marinette (Disques RGM - RGM S1116) et Les Lilas/Le vin (Disques RGM - RGM S1117). L’année suivante, le 30/01/1959, Barbara chantera La femme d’Hector, qui sera placée en ouverture du 33T 25 cm Barbara à l'Écluse (La Voix De Son Maître FDLP 1079), paru en avril de la même année.

Georges Brassens continue de faire connaître ses chansons avec le concours de Jacques Grello qui, croyant en lui, effectue d’autres démarches auprès de directeurs de salle qu’il connaît. C’est le cas de  Léo Campion, au Caveau de la République où il est régulièrement programmé. Dans son carnet "Le vent des marécages", Georges note la date d’un de ses passages sur la scène qui vit débuter Raymond Souplex, René Dorin ou encore Pierre Dac*: le 24/09/1951: "Entrée en Mariano ([de] Grello). Je l’annonce (au moment du départ, pendant les applaudissements). Hymne du bon bichon." [Brassens G. - Journal et autres carnets inédits - p. 302] Ce soir-là, Brassens chante donc quelques chansons juste avant le passage de Jacques Grello qui, à l’époque, se moque de tout et de tous, en particulier des artistes à la mode. La prestation du sétois n’arrive pas plus à convaincre le public du Caveau de la République que celui de l'Écluse ou encore du Tabou  - club de jazz de Saint-Germain-des-Prés fondé en 1947 par Roger Vailland, Frédéric Chauvelot, Bernard Lucas et Jean Domarchi - où il avait tenté sa chance peu après. Le témoignage du chansonnier Martial Carré, entré au Caveau sur la recommandation de Robert Rocca dans un programme dont Raymond Souplex est la vedette, revêt ici une importance toute particulière en soulignant l’orientation artistique définitive de Brassens.

Martial Carré: "Je le tiens de Brassens même, Georges se revendiquait chansonnier. Jacques Grello chansonnier lui-même, a piloté Georges à ses débuts et l'a même présenté au Caveau de la République où Léo Campion qui était directeur artistique de ce lieu et qui connaissait bien son public ne l'a pas engagé, si l'artiste lui plaisait il savait que les chansons de Georges ne seraient pas du goût des spectateurs du Caveau, friands des vannes politiques des chansonniers dits "Montmartrois", spectateurs qui ne juraient que par Le Grenier de Montmartre ou Le Club des Chansonniers alors que Brassens avait pour modèle d'autres chansonniers, et quels chansonniers ceux du Chat Noir. D'où la confusion."

Le point de vue de Victor Laville, recueilli par Jacques Vassal au cours d’un entretien à Sète le 03/11/1990, vient appuyer ce qui transparaît dans les propos de Martial Carré mais aussi dans ceux de Marc Chevalier, cités auparavant.

Victor Laville: "Il bousculait, les gens sont souvent distraits dans ce genre de boîtes, le gars était totalement inconnu, on aime ce qui marche, on applaudit ce qui est déjà dans le vent, on n’est pas venu pour un anarchiste inconnu. (…)" [Vassal J., 2011. - Brassens, homme libre - p. 115]

Dans une lettre datée du 02/10/1951 et adressée à Marcel Renot (qu’il a connu via la section du 14e arrondissement de la Fédération anarchiste) et son épouse Germaine, Brassens donne son ressenti sur le numéro de Jacques Grello avant d’évoquer le soutien du chansonnier dans son expérience au Caveau qui s’étale sur plusieurs soirées, mais sans pour autant être une réussite: "Grello (ex-anarchiste) est rentré. Je l’ai vu. Je l’ai entendu au Caveau de la République. Moyen. Il dit: "Quand la guerre éclatera, on enverra les militaires faire lanlaire." Bon. Seulement en 38 il disait pareil et il n’a pas envoyé faire lanlaire les militaires. Alors ! Il faudrait mieux dire "peut-être les enverrons-nous faire lanlaire." C’est ton avis je pense.

Néanmoins il est chic et s’occupe de moi. Campion aussi, puisqu’il dirige le Caveau. Il y a du pain sur la planche pour cet hiver."
[Sermonte J.-P., 2001. Brassens au bois de son cœur - p. 28]

Le complice de Robert Rocca, qui voit le 12/10/1951 la sortie du film musical La Vie chantée, dans lequel il a joué sous la direction de Noël-Noël, essaye aussi de faire passer Georges au Moulin de la Galette mais celui-ci n’y est pas engagé. Toutefois, il y chantera trois fois par la suite: le 07/03/1954 à l'occasion du gala du groupe Louise Michel (il partagera l'affiche avec Dadzu, Gérard Gervais, Jacques Cathy et Jean Carmet, Pierre Dac et Léo Campion, Hélène Martin, Robert Rocca, Les Garçons de la Rue, Catherine Sauvage, Marc et André), ainsi que les 02/03/1956 et 26/02/1960, dans le cadre de deux galas du Monde libertaire. Le sétois fera référence à ce célèbre site parisien dans la quatrième strophe des Amours d’antan:
 
 
 

Mais quand, par-dessus le Moulin de la Galette,
Elle jetait pour vous sa parure simplette,
C’est Psyché tout entièr’ qui vous sautait aux yeux.

D’autres pistes sont explorées par Jacques Grello, comme Le Vernet dirigé par Jean Rigaux et Milord l’Arsouille, dont Francis Claude assure la direction artistique. Parmi les premiers chanteurs engagés par ce dernier figurent, entre autres, Léo Ferré et Francis Lemarque. Une lettre que Brassens écrit à Germaine et Marcel Renot le 16/10/1951 fait référence aux deux établissements précités: "(…) Il m’a présenté à Rigaud chez lequel je vais chanter un soir aux Champs-Élysées (1000F le verre pour la clientèle), de là je passerai au Milord (Palais-Royal) encore une boîte ultra-chic et finalement je suis rodé, Rigaud m’engagera et me paiera… ce qui m’intéresse assez, je l’avoue… Alors commencera pour nous une ère de misère, de lamentations.

Il se peut que pour débuter je laisse de côté les chansons humoristiques pour les chansons mi-teintes comme
Le parapluie (un petit coin d’parapluie), Le petit cheval (poème de P. Fort) etc. Je pense que tu seras de mon avis. La trouille m’enlève mes moyens comiques et ce que je dis perd de son sel dans des chansons genre Gorille vendetta, tandis que, dans les autres chansons, je peux impunément trembler du genou, la musique prenant le pas sur les paroles. En résumé l’effet que le trac m’empêche de produire avec mes boutades n’est plus nécessaire dans ce genre-là (même, ça peut me donner un œil de carpe pâmée assez goûté chez les chanteurs de charme…) Mon physique de Sud-Américain convient énormément (Grello dixit) à ça. Bien sûr j’aurais mieux aimé le reste mais après tout ces chansons ne sont pas si moches. On verra plus tard à chanter les autres. Grello pense que j’ai plus de chance avec mes chansons (mettons poétiques) qu’avec les autres. Il doit avoir raison." [Sermonte J.-P., 2001. Brassens au bois de son cœur - p. 30]

Tout en s’analysant, Georges met en avant les conseils donnés par Grello qui donne tout ce qu’il peut pour le mettre sur le bon chemin. En outre, le chansonnier l’invite à déjeuner une fois par semaine, malgré des soucis financiers récurrents. Suite à la rencontre avec Jean Rigaux que l’on peut situer durant la première quinzaine d’octobre, d’après ce qu’écrit Brassens, son essai au Vernet semble se dessiner le 11/11/1951, comme en atteste une lettre qu’il adresse à ses amis la veille et dont Jean-Paul Sermonte publie une numérisation dans Brassens au bois de son cœur (2001). Toutefois, une incertitude demeure en matière de datation précise de ces deux évènements. Quoi qu’il en soit, le sétois doute que cela aboutisse à un résultat positif en ce qui le concerne. Gauche, timide, transpirant abondamment, il se sent très contrarié par le trac chaque fois qu’il monte sur une scène. Bertrand Dicale suggère que cet état de fait explique que, ne songeant pas spécifiquement à entreprendre une carrière de chanteur mais plutôt à placer ses chansons, Georges ne juge pas utile de produire d’efforts significatifs afin de correspondre au modèle du chanteur Rive Gauche, décrit comme suit dans Brassens ? (2011): "(…) un composite de Jacques Douai et Marcel Mouloudji, certes effacé devant les prodiges de la poésie mais encore soucieux des valeurs du bien chanter. Et surtout, ce modèle, s’il accepte le dépouillement radical du piano-voix ou du guitare-voix sur les scènes des cabarets, exige un "vrai" accompagnement en studio." Brassens ne met donc pas ses chansons en valeur comme elles le nécessitent pour pouvoir significativement retenir l’attention.

Jacques Grello, de son côté, ne désarme pas. Il use de sa renommée de chansonnier pour recommander son "filleul" à Paul Gérard dit Paulo, qui dirige le Lapin Agile. Ce célèbre cabaret a été l'un des lieux de rencontre privilégiés de la bohème artistique du début du XXe siècle. L’esprit d’Aristide Bruant, propriétaire des lieux de 1913 à 1922, y plane encore. Guillaume Apollinaire, Francis Carco, Blaise Cendrars, Gaston Couté, Roland Dorgelès, Paul Fort, Max Jacob, Pierre Mac Orlan, André Salmon ou encore Georges Simenon ont fréquenté l’établissement, où la chanson dite "Littéraire" trouve aisément sa place. Mais Brassens ne se montre pas spécialement enthousiaste. Grello insiste, et lui fait monter la rue des Saules. Nous sommes le soir du 17/10/1951. C’est Yves Mathieu, le gendre de Paulo, qui leur ouvre la porte du cabaret et les fait entrer.

Yves Mathieu: "Je le revois, planté devant moi, moustachu, massif, timide, la guitare à la main, accompagné d’une dame plus âgée que lui. Il s’agissait de Püpchen qu’il avait connue en 1947, pour qui il écrira La non-demande en mariage et qui demeurera la compagne de sa vie. Je le conduisis à Paulo qui lui demanda: "Avez-vous déjà chanté devant un public ?" "Non. Simplement pour des copains." [Nucera L., 2001. Les contes du Lapin Agile - p. 168]

Placés près du rideau, Georges et la "blonde Chenille" assistent d’abord au spectacle animé par Paulo, qui récite des poèmes d’Aristide Bruant. Marc Berthomieu est au piano. Au programme suivent directement Marcel Nobla, André Reybaz et Jean-Roger Caussimon. Dans ses souvenirs qu’il partage avec Louis Nucera, Yves Mathieu évoque l’anxiété qui transparait à ce moment chez Brassens.

Yves Mathieu: "J’écoutais Jean-Roger qui était mon cousin germain (…), et, simultanément, j’observais cet inconnu que j’avais placé avec sa compagne près du rideau. Il suait à grosses gouttes. Elle se serrait contre lui mais c’était elle qui le soutenait. Se disait-il: "Bientôt, ce sera à moi de chanter ?" Le désir de s’enfuir le saisissait-il ? J’en avais l’impression." [Nucera L., 2001. Les contes du Lapin Agile - p. 169]

Puis vient le tour du guitariste Alexandre Lagoya, dont la récente rencontre avec Ida Presti allait enfanter un duo des plus prestigieux: Presti-Lagoya. L’élève d’Heitor Villa-Lobos reçoit ce soir-là une véritable ovation avant que Paulo et André Mondé n’amusent le public en interprétant Nini peau d’chien, Belleville-Ménilmontant, Les moines de Saint-Bernardin et Les quatre-vingts chasseurs, laissant ensuite la place à Renée Jean qui propose des chansons d’Yvette Guilbert et enfin Yvonne Darle, servant les œuvres de Paul Delmet, Maurice Rollinat et Paul Verlaine mis en musique par Reynaldo Hahn. Il est une heure du matin. Brassens, lui, a quitté la salle pour se préparer. Malgré les encouragements d’Yves Mathieu qui fait de son mieux pour le mettre à l’aise, le trac l’envahit progressivement. Après le tour de chant d’Yvonne Darle et les applaudissements du public qu’elle recueille, Paulo s’avance pour présenter Georges tandis que les artistes de la soirée prennent place dans la salle. Tous viennent écouter celui qui ne s’appelle pas encore Brassens. Il est devant eux, devant le public qui le côtoie presque, car la salle de spectacle du Lapin Agile n’a pas de scène. Et il n’y a pas de micro non plus.

Posant son pied sur un tabouret, le sétois joue sur sa guitare mal accordée les premières notes du Petit cheval. Il transpire à grosses gouttes, est de plus en plus paralysé par le trac. De ce fait, sa voix bredouillante et sans articulation ne met pas en valeur les paroles, ainsi que l’a relaté Yves Mathieu à Louis Nucera et dont il m’a également fait part dans un échange de courriels en date du 14/01/2021. Le public perçoit le mal-être qui étreint Brassens et l’applaudit pour l’encourager. Le gorille, Les amoureux des bancs publics et Brave Margot sont les chansons suivantes. "Un ban pour celui qui a débuté devant vous ce soir !" lance Paulo au public qui réagit aussitôt. Et c’est un Georges se sentant délivré qui prend congé pour aller retrouver Püpchen qui ne se trouve pas dans la salle. Paulo le rejoint, suivi par Yves Mathieu.

Paul Gérard: "Vous aviez le trac, ce qui est normal. Dans quelques jours, vous l’aurez moins. Il faut se roder." [Nucera L., 2001. Les contes du Lapin Agile - p. 171]

Après avoir bu la bouteille d’eau qui lui avait été apportée par Yves Mathieu, Brassens prend congé et salue ses deux hôtes d’un "À demain !" qui allait devenir un rituel par la suite. Car il va continuer à chanter au Lapin Agile durant deux semaines. Le 18/10/1951, c’est le second soir pour Georges qui interprète de nouveau les chansons citées plus haut, avec un trac toujours bien présent mais qui se fait cependant un peu moins sentir que la première fois. Dans son carnet "Le vent des marécages", il évoque entre autre Le petit cheval et indique avoir cassé une corde de sa guitare sur l’accord final de sa seconde chanson. L’on apprend également que c’est précisément ce soir que Jacques Grello lui obtient de pouvoir se produire à volonté après minuit. [Brassens G. - Journal et autres carnets inédits - p. 303] Par ailleurs, une lettre à Germaine et Marcel Renot, datée du 25/10/1951, nous donne plus de détails, tant sur les premiers passages de Brassens au Lapin Agile que sur le soutien indéfectible que lui apporte Grello:

"J’ai chanté au Lapin à Montmartre ; ça a nettement mieux marché que la première fois. Néanmoins j’étais contracté par la trouille et ne donnais pas ma mesure. Ça n’a pas déplu au public. Grello qui était là – infatigable – est persuadé que ce n’est qu’une question de temps et d’accoutumance. Il me prédit la réussite et j’avoue que sa confiance m’aide beaucoup. Il a obtenu du patron de la boîte que je vienne à volonté me produire à minuit. C’est mon apprentissage – il me fera engager pour de vrai – dès que j’aurai une certaine pratique du public. Certes je ne pouvais pas mieux tomber et si l’on considère que je n’ai jamais levé le petit doigt on est obligé de constater que la chance me sourit. Non content de goûter mes œuvres et de me persuader que j’aurai ma place dans la chanson il me traîne lui-même sur la scène et m’encourage de sa présence. C’est vraiment chic et… incroyable. J’irai donc au Lapin de temps en temps (deux ou trois fois par semaines), un unique inconvénient: l’heure. Je passe après minuit. Il faut revenir. L’autre jour il m’a reconduit en taxi (c’était trois heures et quelle bise !) Mais comme il ne peut pas être là tous les soirs au reste ça ne manquerait pas de me gêner – j’ai réussi à me faire prêter un vélo (à moteur) qui me permettra de rentrer en vitesse chez moi (la guitare à l’épaule).

Je crois être sur la bonne voie cette fois-ci et le temps fera le reste je suppose (c’est le plus mauvais moment de ma vie que je  traverse… le trac, le trac…) Demain soir, j’y vais. À minuit si vous ne dormez pas évoquez-moi "gravissant mon calvaire sur la butte…"
[Sermonte J.-P., 2001. Brassens au bois de son cœur - pp. 30-32]

Entre temps, un évènement d’importance, relaté au fil d’un dossier publié par Georges Reyer dans Paris Match N°135 du 20/10/1951, a lieu un peu plus haut sur la Butte Montmartre: Patachou rouvre son cabaret, non sans l’avoir fait sensiblement remettre à neuf. L’artiste, elle aussi, a opéré une mue suite à sa rencontre avec Maurice Chevalier qui a repéré ses qualités vocales mais aussi d’interprète. Ainsi l’a-t-il conseillée, guidée dans ses choix artistiques, avant de l’emmener en tournée avec lui au début de l’année 1951. À son retour à Paris, Patachou a apporté de profonds changements à son programme: les chansons à boire mais aussi grivoises des premières années laissent la place à un répertoire plus classique qu’elle va chercher à étoffer. C’est ainsi que le soir du 17/10/1951 à 23H, sur la petite scène de son cabaret renaissant, elle donne des chansons telles que Bal petit bal (Francis Lemarque) et Mon homme (Albert Willemetz et Jacques Charles) qui rencontrent un franc succès. Au-dessus de la salle, sur une des fausses poutres en plastique, sont accrochées le chapeau et la canne de Maurice Chevalier, comme un porte-bonheur. Par endroits, on peut voir également quelques cravates parmi celles que Patachou coupait à ceux qui ne reprenaient pas avec exactitude les paroles (soit par méconnaissance, soit parce qu’ils n’osaient pas les dire devant le micro qui leur était tendu) des chansons de "corps de garde" qu’elle chantait à ses débuts. La future interprète de La Bague à Jules (Alec Siniavine/Jamblan) ne sait pas encore qu’il lui reste une ultime cravate à couper: celle d’un certain… Georges Brassens !

Ce dernier, de son côté, poursuit son chemin au Lapin Agile. Il y retourne le soir du 26/10/1951, comme annoncé à Germaine et Marcel Renot. À cette date, il note dans son carnet: "Acquis la liberté de regard. Femmes ivres riaient pendant les deux premières chansons. Ai eu du mal à poursuivre."

Si une évolution est notable, Georges affronte toujours le public avec difficulté. Parfois, quand arrive son tour, la salle se vide du fait de l’heure tardive. Un éventuel changement dans l’ordre de passage des artistes n’est pas chose aisée, comme le précise Yves Mathieu à Louis Nucera. Tous deux nous apprennent une anecdote intéressante: le trac empêchant Brassens d’accorder rigoureusement sa guitare, comme sous-entendu plus haut, c’est Alexandre Lagoya qui se charge sympathiquement de cette tâche. Il y va de son témoignage
(que l'on peut écouter ci-dessous, à la suite de ses variations sur Mozzani) qui nous permet de saisir toujours mieux le malaise du sétois lorsqu’il attend le moment pour lui d’aller chanter: "Je pourrais l’accorder n’importe comment, il ne s’en apercevrait pas."

Yves Mathieu: "Qui aurait pu alors annoncer à Brassens: "Le gars qui t’accorde ta guitare deviendra un immense virtuose mondialement connu" et à Lagoya: "Tu accordes tous les soirs la guitare d’un débutant qui sera bientôt considéré comme le plus grand de la chanson française !" [Nucera L., 2001. Les contes du Lapin Agile - p. 172]

Lorsqu’un matin, vers deux heures, Brassens informe Paulo de sa décision de ne pas poursuivre, ce dernier tente de le convaincre de changer d’avis, mettant dans la balance la patience et l’obstination qui, pense-t-il, finiront bien par payer. Il est rejoint dans son discours par plusieurs des artistes au programme, tandis que d’autres ne partagent pas cette opinion. Georges, lui, ne vire pas de bord et prend congé en remerciant ses hôtes de lui avoir donné sa chance. Par la suite, il gardera toujours de l’estime pour le Lapin Agile et le monde artistique qui gravite autour. D’autres cabarets pourraient se révéler être des opportunités pour Brassens. C’est par exemple le cas de L’Échelle de Jacob, que dirige Suzy Lebrun. Ou bien encore Le Bœuf sur le toit, qui accueille aussi souvent des artistes de jazz. Par timidité peut-être, par lassitude plus que probablement, Georges ne suit pas ces pistes.

Et quand j’entonne, guilleret,
À un patron de cabaret
Une adorable bucolique,
Il est mélancolique…

Ces quatre premiers vers de la sixième strophe du Pornographe font bien ressortir l’état d’esprit qui est celui du futur auteur-compositeur de cette chanson en cet automne 1951. Jacques Grello, pourtant, a jusqu’ici fait tout son possible pour l’emmener vers la réussite. Le but premier de Brassens n’est cependant pas de percer sur scène, comme nous l’avons vu, mais de faire reconnaître sa plume, ses talents de compositeurs, en plaçant ses chansons au répertoire d’artistes qui seraient susceptibles d’être intéressés. Et, au fond de lui, il a la conviction de pouvoir y parvenir. Ainsi en témoigne Püpchen.

Joha Heiman: "Ah ! Oui, il y travaillait beaucoup, mais, lorsqu’il allait les montrer dans les cabarets, avec Jacques Grello, cela ne plaisait pas: au Lapin Agile, au Caveau de la République, à l'Écluse. Il chantait trop timidement, on l’entendait à peine, il n’y avait pas de micro dans les cabarets. On lui disait poliment d’écouter ce que faisaient les autres: "Faites comme eux !" Il ne voulait plus supporter ces auditions… mais, bien que son destin soit encore incertain, il avait foi en lui… (…)" [Stroobants J., Zimmerann E., 1996. Brassens … chez Jeanne 1944-1952 - p. 108]

Il est important de rappeler ici l’analyse de Bertrand Dicale: ne se destinant pas à devenir lui-même interprète, Georges ne juge pas utile de produire d’efforts significatifs lorsqu’il s’agit de se confronter à ses confrères et consœurs. En plus de sa manière d’être sur scène, son anticonformisme, son apparence physique – caractérisée entre autre par des cheveux longs et une épaisse moustache noirs – provocatrice pour l’époque, ont dû en partie jouer contre lui au départ. Ceci se retrouvera d’ailleurs le soir de son audition chez Patachou: lorsque celle-ci remonte à son cabaret après un tour de chant aux Trois Baudets, Roger Comte, qui est à l’affiche de l’établissement, la questionne au sujet d’un personnage peu loquace qui attend dans la loge des artistes: "Mais c’est qui ? Ce mec, c’est un gitan ?" [Comte R., 1999. Mon équipée avec Georges Brassens - p. 33] Cet homme dont il parle et qu’il ne connaît pas encore, suscite sa sympathie. Il a une carrure massive (sans oublier sa noire tonsure), porte des vêtements et des chaussures
ou bien sont-ce des espadrilles ? élimés… Ce n’est autre que Georges Brassens !

Par la suite, cet obstacle de l’apparence physique pourra être facilement levé et même devenir un atout, après toutefois une réaction de surprise de la part de ses interlocuteurs. Car personne d’autre que lui ne peut mieux défendre ses chansons. Ces dernières étant d’un ton nouveau, très original pour l’époque, ont depuis le départ souvent rencontré l’incompréhension, le désintérêt, voire même la méfiance ou le mépris. Ceci explique les échecs répétés de Georges lors de ses démarchages épisodiques auprès d’éditeurs de musique. André Larue, qui l’a souvent accompagné, en témoigne dans Brassens où la mauvaise herbe (1970), mettant également en avant la modestie et la timidité qui freinait son ami. Une autre anecdote vient étayer l’ensemble de ces propos. Elle est racontée par l’artiste plasticienne Rosie Morel dans un témoignage sur RTL en 1981 et que cite Jacques Vassal dans Brassens, homme libre (2011). Rosie Morel a habité, comme Victor et Raymonde Laville, rue Notre-Dame-des-Champs.

Rosie Morel: "J’avais essayé de l’aider, en lui présentant notamment quelqu’un qui était dans la chanson et qui s’appelait André Salvet. Il est venu dans mon atelier, il a écouté et au bout de trois, quatre chansons, je ne sais pas si Brassens a eu l’impression que ça ne collait pas, ça lui arrivait de temps en temps, il est parti, sa guitare sous le bras. Et Salvet a dit: "Ah ! C’est chouette, c’est un poète mais ça ne sera jamais chanté par le grand public." C’était fin 49. "

Revenons à présent dans les derniers mois de l’année 1951. Brassens est partagé entre espoir, découragement et résignation. Peut-être le public n’est-il pas encore disposé à l’accepter ? Dans son entourage, tout le monde n’est pas de cet avis. Mais, toujours dans l’incertitude, il attend. Sans pour autant négliger les opportunités qui viennent à lui (conscient que, venant d’avoir trente ans et n’ayant toujours aucun moyen de subsistance, il serait probablement clochard, si Jeanne et Marcel Planche n’étaient là pour lui assurer le gîte et le couvert) mais, y croit-il encore ? Jacques Grello, qui souhaiterait le voir malgré tout se démener plus, pointe chez lui un trait de caractère que nous explique André Larue: n’ayant aucune responsabilité, aucune contrainte, aucun besoin, Georges a pris l’habitude que les autres décident, agissent pour lui. Ce que confirme Émile Miramont en poussant plus loin l’analyse.

Émile Miramont: "Enfant gâte, baigné dans la tendresse d’une mère exclusive, il resta capricieux, simulateur, quelquefois rancunier. Le cocon maternel en avait fait un passif. Vulnérable, démuni devant les contraintes matériel, il se payait d’un mot: "Ça n’a pas d’importance."
La vie le prit en charge et c’est un grand bonheur. Les dieux veillaient sur lui. La fée sécurité se tint à son chevet. Sans Simone, Antoinette et Jeanne la Bretonne, qu’eût-il fait de ses dons ?"
[Miramont E., 2001. Brassens avant Brassens - de Sète à l’impasse Florimont - p. 181]

Tout l’entourage de l’auteur-compositeur du Gorille ressent le désespoir toujours plus grand de celui-ci et commence à sérieusement s’en inquiéter. Victor Laville, en est un témoin de premier plan dans la mesure où, tous les mercredis, Georges passe un moment avec lui et son épouse, dans leur appartement du 117, rue Notre-Dame-des-Champs. Le mercredi est en effet un jour de repos pour Victor, après le bouclage de Paris Match la veille au soir. Face au désarroi de son ami, il s’évertue à essayer de trouver une solution. Il pense au poète et écrivain polygraphe André Frédérique qui, depuis le début de l’année 1950, assure la critique musicale et celle des spectacles à Paris-Match, après avoir commencé à y rédiger des potins mondains, les gossips. Auteur dont les écrits sont caractérisés par un humour grinçant et une cocasserie teintée de désespoir, il a publié deux recueils: Histoires blanches (1945) et Aigremorts (1947). Également, André Frédérique est à la tête de l’émission radiophonique Poètes, à vos luths ! sur le Programme national. Peut-être sera-t-il sensible aux chansons de Brassens ? C’est ce que suppose Victor Laville qui décide de l’inviter à venir les apprécier, ainsi qu’il le raconte à Jacques Vassal dans un entretien à Sète 03/11/1990.

Victor Laville: "Je lui ai dit: "Écoute, j’ai un copain qui fait des chansons qui ne peut pas les placer, viens manger un soir à la maison. » Il est venu et il a écouté Georges. Il s’est rendu compte de la qualité d’écriture et tout. Mais il a dit: "Moi, dans mon émission, je ne peux pas amener un chanteur. Enfin, si jamais un jour il y a une occasion…" (…) Fred avait réagi sincèrement." [Vassal J., 2011. - Brassens, homme libre - pp. 130-131]

Georges, lui, est dépité. L’envie d’abandonner se fait de plus en plus présente et il l’exprime ouvertement. Mais Victor ne l’entend pas de cette oreille et réagit tout de go. Il secoue son ami. Les démarches ne doivent pas être abandonnées, une solution finira bien par se révéler. Mais laquelle ? Nous sommes au début de l’hiver 1952 et Brassens ne voit toujours pas l’horizon s’éclaircir, pour lui. Un mercredi, le 16/01/1952 très exactement, il fait part à Victor Laville de sa décision de renoncer. Touché et refusant d’en rester là, celui-ci fait mentalement le tour de ses connaissances et tente de trouver ce qui pourrait représenter la solution tant recherchée au sein du milieu artistique parisien. C’est à ce moment que lui revient à l’esprit le portrait de Patachou publié dans Paris Match par Georges Reyer en octobre de l’année précédente. Le lendemain, jeudi 17/01/1952, il avise Roger Thérond – qui officie à l’hebdomadaire en qualité de rédacteur en chef – de sa réflexion. Les deux sétois ne connaissent pas personnellement Patachou, mais un intermédiaire qui va s’avérer providentiel. Il s’agit de Pierre Galante, qui a la charge des rubriques consacrées à la vie parisienne, au monde du spectacle de manière générale. Il a été secrétaire particulier de Maurice Chevalier et figure au nombre des proches amis de la filleule spirituelle de celui-ci. Le croisant dans un couloir de la rédaction, Victor entraîne Galante dans son bureau afin de lui expliquer la situation dans laquelle se trouve Brassens et le convaincre d’intercéder auprès de la reine du cabaret du 13, rue du Mont-Cenis, en vue d’obtenir une audition. Après avoir posé quelques questions afin d’en savoir un peu plus au sujet de Georges, Galante compose le numéro de Patachou sur le téléphone du bureau de Victor. C’est elle-même qui décroche et, après un court entretien, propose de recevoir l’auteur-compositeur du Bricoleur le jeudi de la semaine suivante mais à deux heures du matin, après son tour de chant. Cet épisode nous est relaté en détail dans Brassens, le Mauvais Sujet repenti (2006).

Lorsqu’il il apprend la nouvelle, Georges ne manifeste pas un grand enthousiasme, car il se dit que cette nouvelle tentative va se solder elle aussi par un échec. Le jour venu, le 24/01/1952, il songe à son rendez-vous montmartrois et ce à quoi il peut aboutir. L’après-midi, chez les Laville, il exprime son pessimisme ainsi qu’une certaine réticence à tenter de nouveau sa chance. Cela en vaut-il la peine ? Assurément. Cette opportunité ne doit pas être manquée. Et Victor, qui motive son ami grâce à un discours aussi encourageant que ferme, est rejoint par Pierre Galante et Roger Thérond. Tous les quatre vont traverser Paris et se rendre au cabaret de Patachou en début de soirée.

Devant l’entrée, Georges ressent une envie certaine de rebrousser chemin. Mais c’est sans compter Victor puis Pierre qui, successivement, vont finir par convaincre leur copain de présenter ses chansons à une artiste qui saura y être sensible. Galante pousse la porte. Avec Roger Thérond, tous trois encadrent le futur Brassens, tenant sa guitare dans un étui. Il est 21H. La suite de cette histoire, dont l’issue est celle que nous savons toutes et tous, il appartient à Victor Laville mais aussi à Roger Comte, figurant au programme de la soirée, de nous la raconter !



*C’est aussi au Caveau de la République que Raymond Asso avait connu un succès retentissant au sujet duquel Georges Brassens avait publié, sous le pseudonyme de Geo Cédille, un article élogieux dans Le Libertaire, l'organe de la Fédération anarchiste en date du 29/11/1946: Au caveau de la République. Triomphe de Raymond Asso. Un second avait suivi, moins d’un an plus tard, sous le titre La chanson. Daté du 12/06/1947 et toujours signé Geo Cédille, celui-ci porte sur le récital donné par Asso, salle Chopin-Pleyel, huit jours auparavant. Le sétois moustachu, qui avait connu l’auteur de la célèbre chanson Mon légionnaire (1936) dans la mouvance anarchiste (celui-ci, collaborateur au Libertaire, avait été membre durant une courte période de l’équipe de Défense de l’Homme, revue pacifiste fondée par Louis Lecoin et qui compta Roger Toussenot parmi ses soutiens), l’avait contacté en novembre 1948. Ainsi l’avait-il confié à Roger Toussenot dans une lettre datée du 08/11/1948:

Auteur-compositeur, Raymond Asso va recevoir ma lettre par laquelle je le prie de me faciliter auprès des compositeurs susceptibles de me faire l’honneur de signer ma musique. Riez très fort, mes chers amis: un jour, je vendrai des chansons. Ne crains rien : je mettrai dedans de l’insolite. [Marc-Pezet J., 2001. Georges Brassens - Lettres à Toussenot 1946-1950 - p. 85]

Suite à cette missive, Raymond Asso, qui était à ce moment à l’affiche du théâtre Pigalle, y avait donné rendez-vous à Georges. Émile Miramont, témoin de cette rencontre qui malheureusement n’avait pas abouti, nous la retrace dans Brassens avant Brassens - de Sète à l’impasse Florimont (2001).

2 commentaires:

  1. Magnifique étude exhaustive. Admiratif

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  2. Bravo pour ce récit très fouillée de l'émergence de Tonton avec les moult participants, témoins et acteurs de l'époque! bel ouvrage que notre sé
    tois eût grandement apprécié !

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